• Z comme Zen

    A l'origine, être zen, c'est pratiquer la méditation en position de lotus, essence même du bouddhisme. Or si zen se réfère à la réalité cosmique, ou à ses visions, ou à la méditation pour atteindre ces visions, il peut aussi bien être bouddhiste ou non-bouddhiste. Les Yogis en Inde et les Taoïstes en Chine ont pratiqué le zen bien longtemps avant que le bouddhisme zen ait été établi. D’innombrables gens sans aucune affiliation religieuse pratiquent consciemment ou inconsciemment le zen à des fins multiples. Chaque fois que vous fermez les yeux pour réfléchir sur ce que vous avez fait, ou ce que vous avez l’intention de faire, vous pratiquez, d’une certaine manière, le zen. D’ailleurs, de nos jours, le concept s’est étendu à tout un mode de vie, l’objectif étant de se débarrasser du stress et de parvenir au bien-être et à la sérénité, et plusieurs voies permettent d’y accéder.

    Z comme Zen

    Aussi, même si le mot zen est la romanisation de la prononciation japonaise du caractère signifiant « méditation silencieuse », zen n’est pas japonais, mais universel. Et de même que le zen peut être bouddhiste ou non-bouddhiste, il n’est, en outre, pas une religion dans les sens que nous attribuons à ce mot en Occident. (Source : shaolin-wahnam.org/zen)

    En ce qui concerne la pratique du zen, si un nombre restreint et privilégié des gens ont eu accès à l’enseignement de cette tradition lors de leurs voyages en Orient, le savoir-faire ne s’est réellement diffusé en Occident qu’à partir des années 1960, d’abord aux Etats-Unis et puis en Europe.

    Toutefois, je n’ai nullement la prétention de vous expliquer ici la méditation zen, je n’ai pas les connaissances pour cela, d’autres le feront donc  beaucoup mieux que moi.

    Quant à la musique proprement zen, susceptible de favoriser la détente et la méditation, il s’agit d’une musique presque linéaire et toujours d’intensité égale, sans paroles qui pourraient faire distraction, exempte d’accélérations et de variations de rythmes surprenantes.

    Un très bel exemple de musique zen nous est présenté par Yoshio Kurahashi, l’un des plus grands maîtres de la flûte shakuhachi, la flûte de bambou japonaise. Kurahashi a suivi une formation approfondie en musique bouddhiste zen « honkyoku », dont les sources remontent aux temples de l’ancien Japon du 13e siècle.

    Kurahashi est persuadé que la musique du shakuhachi permet d’atteindre une émotion humaine plus profonde que toute autre et qui la rend universelle : c’est le mu, concept zen du néant. Il en enseigne la pratique à Kyoto tout en menant une brillante carrière internationale. Son jeu tout en nuances révèle l’extraordinaire richesse de timbres de cet instrument qui a conquis le public occidental voici tout juste cinquante ans. (Source : ethnomusika.org/2008/10/31/japon-yoshio-kurahashi-honkyoku-musique-zen-pour-shakuhachi/)

    L’enregistrement suivant de Yoshio Kurahashi a été réalisé au temple Myoanji de Kyoto :

    L’une des meilleures références dans le domaine de la musique de relaxation et de bien-être, un pendant occidental à la musique zen orientale, nous vient de France : le compositeur et interprète français Nicolas Jeandot collabore depuis 1998 avec différents labels spécialisés dans la musique zen (Origins, l'un des leaders mondiaux de la musique zen, puis avec Serenity Records aux USA et Quantik Music au Canada).

    Voici une de ses compositions, « Above the clouds » (Au-dessus des nuages), avec des images adéquates :

     

    Or le concept du zen s’est rapidement étendu à tout un mode de vie, s’est répandu dans le monde entier puisque quelques années à peine auront suffi pour faire grande oeuvre de propagation, extrême même, à tel point que le lounge bar du quartier dégage forcément une atmosphère zen, que la musique distillée dans les magasins et les ascenseurs est obligatoirement du genre zen, que les interviews avec des artistes deviennent inévitablement des causeries zen et que par définition aussi, tout artiste de race asiatique affiche fatalement une attitude zen.

    Dans le même ordre d’idée, et compte tenu du nombre croissant d’adeptes du zen soucieux de créer une ambiance adéquate « at home », les majors du disque (dont le nombre après moult fusions et rachats peut se compter aujourd’hui sur une main) ont vite flairé un nouveau filon à exploiter et lancé des compilations de musique relaxante sur le marché, en puisant généreusement dans leur catalogue des oeuvres classiques et en y insérant par-ci par-là une symbolique touche zen  tel que le gazouillis des oiseaux ou le clapotis d’un ruisseau. Et du coup les « Air », « Clair de lune », « Nocturne » et « Méditation de Thaïs », dont les ventes avaient accusé depuis quelque temps un certain repli, ont vu leur doublon, relooké pour l’occasion,  apparaître quelques rayons plus loin,  au présentoir  de la musique de relaxation et de méditation.

    Ce qui, après tout, est un moyen comme un autre d’introduire subrepticement les sieurs Bach, Beethoven, Chopin, Massenet et compagnie dans des foyers habituellement ébranlés par les sonorités lourdes et épaisses du Heavy Metal ou anesthésiés par des gnagnaneries de chansonnette, mais à la recherche d’une nouvelle sérénité.

    Viennent ensuite les compositeurs, chefs d’orchestre et autres interprètes - et là, je commence dans un ordre tout à fait subjectif par ceux dont on prétend qu’ils en ont l’air (zen donc, je tiens à le préciser) alors qu’ils ne le sont point, en passant par ceux qui le sont à leur manière, avec une pratique plutôt personnelle, spontanée et intuitive, pour finir avec ceux qui n’en ont pas forcément  ni l’air, ni la chanson et qui pourtant sont des adeptes convaincus! (En quoi un éléphant, ça trompe énormément).

    Ainsi, le très médiatisé et talentueux Lang Lang fait soi-disant partie des artistes zen, non pas parce qu’il pratique la méditation zen, mais parce que ce prodige du piano chinois, pour attirer les jeunes, adopte la stratégie des stars du rock, joue en basquets (le modèle « Lang Lang » d’Adidas of course) et en T-shirt, a incarné la jeunesse et l’avenir de la Chine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympique de Pékin, retransmise en direct dans de très nombreux pays à destination de plus de cinq milliards de téléspectateurs, et a figuré dans le Times 100 de l’année 2009 - les 100 personnalités les plus influentes du monde selon le magazine Time. Ce qui d’ailleurs n‘enlève rien à ses qualités exceptionnelles!

    Dommage seulement que le professeur de musique Stefan Abels, dans son article « Jeu de piano non violent » (Gewaltfreies Klavierspielen),  mette un sérieux bémol à cette attitude zen, tout au moins en ce qui concerne le jeu de Lang Lang :

    « Lang Lang exprime certainement beaucoup, ou devrait-on dire se démène beaucoup ? Mais dans tout cela, qu’est ce qui est vrai et qu’est ce qui est spectacle? Et où, pendant le jeu, est son ventre, le fameux centre asiatique ? On est porté à croire que tout le milieu du corps soit retiré, raison pour laquelle le reste doit se dépenser autant! » (Source :stefanabels.de/gewaltfrei)

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    Lang Lang, poulain de la Deutsche Grammophon

    (Photo de Felix Broede)

    Seiji Ozawa, né en 1935 en Chine, de parents japonais, n’est pas d’avantage un adepte du zen. Le chef d’orchestre qui dans les seventies a porté une coupe au bol (coiffure à la Beatles), a dirigé en arborant une grosse chaîne sur son pull à col roulé et qui, au moyen de lampes à lave a fait projeter des jeux de lumières psychédéliques sur le plafond de la salle, a fait croire à un tas de gens qu’il s’agissait d’une mode bouddhiste.

    Mais que nenni.

    Avec la coiffure, il a imité les Beatles. Le pull à col roulé, il ne l’a porté un temps que pour masquer le corset qu’il portait à cause d’une hernie discale – puis il l’a trouvé confortable et en a fait un signe distinctif, une sorte de griffe. Et la chaîne lui a été offerte par des musiciens noirs, à l’issue d’un projet crossover qu’il a réalisé avec eux.

    Quelque quarante ans plus tard, en 2010, Seiji Ozawa vient de sortir d’une longue convalescence. Suite à un cancer de l’œsophage, il a du interrompre son activité pour de longs mois :

    « Le pire, ce n’était pas l’inactivité professionnelle qu’on m’a imposée, mais je ne pouvais plus ni skier, ni jouer au tennis. Cela m’a rendu nerveux. J’ai d’abord pensé que cette longue pause me rapprocherait de la musique. Ou que je pourrais réfléchir sur tout ce que je ne pouvais pas effectuer activement. Mais c’était faux, les partitions m’ont ennuyés. Je ne suis effectivement pas du genre zen ! » (Source : welt.de/print/wams/kultur/article10778933)

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    Seiji Ozawa

    Cette petite mise en bouche apporte déjà une preuve suffisante que l’avertissement « gare aux étiquettes » est de rigueur et que les authentiques adeptes du zen ne se trouvent pas forcément là où on aurait tendance à les chercher de prime abord :

    Autre preuve : le chef d’orchestre Kent Nagano (*1951), né de parents américano-japonais, actuellement directeur de l’Orchestre Symphonique de Montréal et du Bayerische Staatsoper (Opéra d’État de Bavière), qui est qualifié par la presse comme le plus zen des maestro, réputé pour son calme légendaire et sa sérénité inébranlable. Or son secret, Nagano ne le tient pas de ses aïeux asiatiques, ni de l’enseignement d’un maître à penser bouddhiste, mais de son mentor Olivier Messiaen, le compositeur français dont il affectionne particulièrement l’oeuvres :

    Z comme Zen

    Kent Nagano

    Et ce secret, il s’avère être aussi simple qu’il est efficace, parole de Kent Nagano :

    « Prendre cinq minutes, chaque jour, pour écouter le silence. Les couleurs, les sons, les rythmes de la nature sont liés au temps et à la température. C'est une source d'énergie infinie. Sentir les choses, utiliser l'ouïe, un sens extrêmement fascinant : combien de fois on remarque qu'on est entouré par le son, mais qu'on n'entend rien de ce qui se passe? » (Source: streetnewsservice.org/news/2011/may/feed-280/kent-nagano)

    Parmi ceux qui en ont l’air, bien qu’ils le soient intuitivement et spontanément, je citerai d’abord celui qu’on nomme parfois le maître zen du piano : le grand pédagogue Peter Feuchtwanger.

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    Peter Feuchtwanger

    Les virtuoses du piano sont souvent entourés de l’aura des génies intouchables. Mais dans l’Olympe du jeu de piano ne règnent pas toujours des conditions paradisiaques. Car la virtuosité artistique touche toutes les dimensions de l’être humain et doit être durement acquériez et entretenue. Si on demande ou les maîtres pianistes peuvent obtenir du soutien, on entend presque toujours le même nom : Peter Feuchtwanger. Martha Argerich, Shura Cherkassky, Dinorah Varsi et David Helfgott, pour ne nommer que quelques uns, ont travaillé avec lui – et tant d’autres.

    Feuchtwanger, qui est issu de la famille du célèbre écrivain Lion Feuchtwanger, est né à Munich et a grandi en Israël. Autodidacte, il n’a jamais suivi une seule leçon de piano. Ses parents possédaient une grande collection de disques d’opéra et de piano, toutes les études de Chopin par Cortot et Backhaus, les sonates de Beethoven par Schnabel et les Etudes de Liszt par Simon Barere. A douze ans, il a joué de mémoire sur le piano d’une voisine les morceaux qu’il connaissait – et de manière autodidactique, il a développé sa propre technique de jeu, qui fonctionnait déjà parfaitement. Les professeurs qui enseignaient Feuchtwanger par la suite ont immédiatement reconnu que son accès autodidactique et son toucher particulier lui ont permis de développer instinctivement une technique parfaitement naturelle. L’enseignement que lui ont conféré Max Egger, Edwin Fischer et Walter Gieseking s’est donc concentré sur autre chose. Au même titre, ses premières expériences en tant que pédagogue, par exemple avec Martha Argerich, se sont jouées sur un niveau purement artistique. Que Feuchtwanger soit devenu, suite à son travail avec Argerich, un professeur très demandé n’a rien d’étonnant, car Argerich a remporté, après ses études chez Feuchtwanger, rien moins que le concours Chopin à Varsovie.

    Ensuite, Shura Cherkassky est devenu un invité régulier. Pendant des années, il a travaillé avec Feuchtwanger ses programmes de concert. Puis, la presse s’est montrée intéressée suite à la sortie du film à succès « Shine », inspiré de la vie de son élève David Helfgott. Et Feuchtwanger enseigne à de nombreux élèves « secrets », des pianistes célèbres qui ne désirent pas faire savoir qu’ils étudient encore où qu’ils se font aider. Et le fait que Feuchtwanger soit très tôt devenu membre du jury, lors de concours de piano internationaux, lui a valu de nombreux et très bons élèves.

    Que Feuchtwanger ait très tôt interrompu sa propre carrière pianistique est une chance pour ses nombreux élèves, mais à l’époque, c’était un processus douloureux. La vie de concertiste de piano lui a valu tant de souffrances qu’à l’âge de 20 ans déjà, il a décidé de ne plus se produire sur scène. Sa capacité de pouvoir jouer de mémoire toute oeuvre qu’il avait entendu a fait qu’il était rapidement connu comme bouche-trou qui pouvait être appelé quand il s’agissait de remplacer rapidement un pianiste défaillant. Ce dont certains organisateurs de concerts ont largement abusé et ce qui, en rapport avec sa timidité qui l’empêchait de dire non de cas en cas, a fait que Feuchtwanger ne s’est plus produit sur scène du tout. Il a ainsi gagné plus de temps pour pouvoir se consacrer d’avantage à ses autres intérêts qui sont la psychologie, la peinture et la musique extra-européenne.

    Ses élèves voient en lui une des rares personnalités chez qui le corps et l’esprit sont à l’unisson. Pour cette raison aussi, l’homme leur sert de modèle. Est-ce la raison pour laquelle on l’appelle parfois le maître zen du piano ? Toujours est-il qu’il conseille vivement à tous ses élèves de lire le livre « Zen dans l’art du tir à l’arc ». (Source : peter-feuchtwanger.de/deutsche-version/texte/heiner-klug)

    Bien que le compositeur Olivier Messiaen (1908-1992) fût imprégné de la spiritualité catholique, ce dont témoigne son oeuvre en entier, il était également ouvert aux philosophies indiennes. Et il y a un caractère qui était toujours présent chez Messiaen, c’est cette expérience du zen. Le temps est suspendu, l’harmonie avance très lentement et au-dessus de ce nuage ou de ce coussin d’harmo­nie, de petits oiseaux stylisés volètent.

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    Olivier Messiaen

    L’activité d’organiste liturgique a été motivée par la foi qui a occupé une place essentielle dans son univers. Musicien catholique se disant né croyant, toutes les œuvres de Messiaen, religieuses ou non, sont un acte de foi ; les titres de ses œuvres illustrent cet aspect esthétique qui recouvre l’œuvre entier tant qu’il permet de le comprendre, d’Apparition de l’Eglise éternelle aux Éclairs sur l’Au-delà, en passant par La transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ ou les Méditations sur le mystère de la Sainte-Trinité

    Messiaen aura cherché tout au long de sa vie à exprimer son admiration de croyant pour l’immensité de la Création, et c’est ainsi qu’il a conçu sa Turangalîla-Symphonie comme une musique d’amour. Elle est tour à tour abondante, suspendue - on dirait zen aujourd’hui -,  fanfare ou horizon. Un grand-huit de joie. Une œuvre illuminée ! (Source : sites.radiofrance.fr/francemusique)

    S’ensuivent plusieurs exemples d’authentiques adeptes du zen :

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    John Cage

    Son enthousiasme pour les philosophies asiatiques a mené le compositeur américain John Cage (1912-1992) à la fin des années 40, à  une étude très approfondie du bouddhisme zen, ce qui l’a conduit ensuite à nier l'intentionnalité dans l'acte créateur: il a recouru au I Ching, donc au hasard, pour décider des hauteurs, des durées et de la dynamique de ses « Music of Changes » pour piano (1951). Il a utilisé encore des sons inaudibles dans « Imaginary Landscape n°4 » (1951), ou a composé une pièce entièrement silencieuse mais exactement mesurée : « 4' 33' »' (1952). Cette pratique radicale de l'aléatoire, niant l'idée même d'une décision de l'artiste, est totalement différente de ce que faisaient à la même époque les compositeurs européens: ils proposaient des parcours variables dans une oeuvre dont l'enveloppe globale était néanmoins décidée par le compositeur. Il ne s'agissait que d'augmenter la liberté de l'interprète, pas de renoncer à ses prérogatives de créateur. C'est pourtant la position de Cage vis-à-vis du hasard, qui a eu, sur un plan plus philosophique que musical, la plus grande influence, aussi bien en Amérique (sur l'oeuvre de Feldman ou de Wolff), qu'en Europe. La porte s'ouvre alors sur un vaste champ d'opérations aléatoires, réunies dans cette oeuvre maîtresse de l'indéterminisme qu'est le « Concerto pour piano et orchestre » (1957-1958).

    Cage a donc crée une alternative novatrice à la méthode sérialiste en déconstruisant les traditions établies des centaines et même des milliers d’années auparavant, et le résultat consistait en une approche artistique radicalement nouvelle qui a influencé toute la musique composée ensuite, en altérant à tout jamais non seulement la manière de créer les sons, mais également la manière dont ils sont absorbés par l’audience. En fait, on a souvent suggéré qu’il a fait à la musique ce que Karl Marx a fait au gouvernement : il l’a nivelé ! (Source : royaumont.voixnouvelles.fr/index)

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    Sergiu Celibidache

    En tant que bouddhiste zen, Sergiu Celibidache (1912-19996) était persuadé que la réalité se trouve dans les relations entre les choses, ainsi il a attribué plus d’importance aux voix intérieures que d’habitude. Zen cherche également la compréhension à travers la méditation et l’observation directe plutôt que par l’interprétation personnelle, ce qui fait que les interprétations de Celibidache ont obsessionnellement été répétées et tendent à être relativement exempt de drame ouvert ou de rhétorique expressive.

    Celibidache se considérait également comme un scientifique, qui explorait la relation entre le son et l’espace acoustique dans lequel il était produit. Pour cette raison probablement ses CD comprennent non seulement les applaudissements après, mais également avant que l’oeuvre commence, de même que de longues pauses entre les mouvements, le tout pour établir l’atmosphère sonique dans laquelle la musique est placée. Il a senti qu’afin que le spectateur puisse assimiler la musique, les tempi devaient décélérer aussitôt que l’écriture devenait plus dense. Ainsi, alors que ses Mozart et ses Haydn sont relativement traditionnels, chacune de ses lectures du répertoire romantique est devenue un nouveau record de « Bedächtigkeit » (lenteur): sa version de « La Mer » dure 33 minutes, comparé à une durée normale d’environ 23 minutes, son « Romeo et Juliette » s’allonge de 18 à 28 minutes et sa « Huitième »  de Bruckner traîne une demi-heure de plus. Pourtant, la théorie de Celibidache explique difficilement pour quelle raison il a eu besoin de 24 minutes pour la simple « Idylle Siegfried » de Wagner, qui normalement dure 16 minutes !

    Le but de Celibidache, durant chaque concert, était de créer les conditions optimales pour ce qu’il appelait une expérience transcendantale. Certains aspects du bouddhisme zen l’ont  fortement influencé, tel que le ichi-go ichi-e (ce qui signifie : pour cette fois-ci uniquement). Aussi, il était persuadé que le disque ne pouvait reproduire tous les épiphénomènes qui existaient dans la musique et que seul le concert en direct pouvait révéler – raison pour laquelle il a toujours catégoriquement refusé les enregistrements. Par contre, certains de ses concerts ont représenté pour l’audience une expérience exceptionnelle, voire marquante pour toute une vie. Le concert de 1984 par exemple, donné au Carnegie Hall avec l’orchestre du Curtis Institute, a été considéré par le critique musical du New York Times, John Rockwell, comme le meilleur de ses 25 années de fréquentation des salles de concert. (Source : classicalnotes.net/columns/celiweb)

    Combien de chefs d’orchestre peuvent se vanter d’une telle référence ?

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    Herbert von Karajan

    Mais il y a des personnalités également derrière lesquelles personne n’irait chercher, à priori, un bouddhiste zen. Ainsi Herbert von Karajan, chef d’orchestre le plus marquant du 20e siècle, d’une incroyable précision, avec un profond amour de la musique, au parcours sans précédent mais à la personnalité controversée, autoritaire et inflexible, était bouddhiste zen et adepte du yoga.

    Selon le réalisateur tchèque Vojtech Jasny, à qui Karajan a enseigné la méditation zen, il a connu en lui un homme accompli mais qui voulait que les choses soient faites par lui-même. D’autres témoins attestent que Karajan a étudié et pratiqué la méditation bouddhique pendant plus de quarante ans, en cherchant à découvrir la structure du temps et de l’énergie vibrante.

    Cette passion pour la méditation yoga, son épouse Eliette l’a partagé avec lui et pendant les pauses des répétitions à Salzbourg, on pouvait le voir parfois derrière la scène dans la posture du poirier.

    Dans une interview donnée au New York Times, Karajan s’est d’ailleurs longuement exprimé à ce sujet :

    NYT : « En concert, vous donnez souvent l’impression d’être dans un état de méditation profonde. »

    « Eh bien j’ai pratiqué le yoga pendant des années, et puis j’ai rencontré un prêtre jésuite qui avait été envoyé par l’église catholique en Extrême-Orient afin d’expérimenter la voie bouddhique et de voir comment elle pouvait être mis en relation avec l’office catholique. Il est venu à deux de mes concerts et ensuite, nous avons eu une longue discussion. Il m’a dit que les exercices traditionnels que je faisais étaient sans importance en comparaison avec les disciplines méditatives que j’étais en train d’expérimenter  pendant que je faisais de la musique. »

    « Idéalement, vous devenez donc « un » avec l’oeuvre elle-même ?»

    « Connaissez-vous l’histoire du buffle ? Un jour, un jeune homme est venu chez le guru pour lui demander de l’aide. Le guru l’a envoyé dans sa hutte, juste une petite hutte couverte de feuilles avec une porte étroite – afin d’y méditer sure ses parents. Or le jeune homme est ressorti, car il ne pouvait pas se concentrer. Le guru lui a ensuite suggéré de méditer sur une rose. Nouvel échec. Alors le guru lui a demandé : « Quelle est la chose à laquelle vous tenez la plus ? » Le jeune homme lui a répondu que c’était le buffle qui vivait sur sa ferme. « Alors retourne dans la hutte et médite sur ce sujet ! » Après un grand laps de temps, le jeune homme n’a toujours pas réapparu et le guru s’est inquiété à tel point qu’il a appelé pour savoir ce qu’il se passait. Le jeune homme lui a répondu que tout allait bien. « Alors pourquoi ne sors-tu pas ? » « J’ai un problème, je n’arrive pas à manœuvrer mes cornes pour passer à travers cette porte étroite. » « Maintenant, tu as atteint le premier stade ! » a répondu le guru. C’est une belle histoire ! » (Source : nytimes.com/1990/04/08/arts/music-karajan-on-conducting-we-learn-from-each-other)

    Tout le long de sa carrière, le grand violoniste Yehudi Menuhin a souffert d’une multitude de douleurs musculo-squelettales. En 1951, il a été initié à la pratique du yoga et s’est immédiatement intéressé aux concepts de base de la relaxation et de la méditation. Menuhin a commencé alors à travailler avec le guru Iyengar, qui lui a enseigné la vraie méditation et la relaxation. Menuhin a réussi à surmonter ses problèmes de santé, y compris ses insomnies et Iyengar est resté son instructeur personnel pendant 15 ans. Ses contacts avec les cultures orientales l’ont amené à rechercher le zen intérieur. D’autre part, Menuhin a également étudié l’art martial japonais Aikido et il a eu de nombreux contacts avec le Doshu, le dirigeant de l’Aikikai de Tokyo, l’organisation créée en 1940 pour promouvoir le développement de l'aïkido, ceci dans le but de trouver de l’assistance dans la promotion de la culture et de l’harmonie.

    Célèbre également pour ses engagements humanitaires, son rôle de véritable ambassadeur global de la musique, ses livres, on lui doit une réflexion proche du zen sur le vide comme condition préalable  à la communication. D’ailleurs, n’a-t-il pas dit un jour : « Il n'est pas nécessaire de méditer au nom de Jésus, de Bouddha ou de qui que ce soit. Il suffit de méditer, tout simplement. Méditer. »

    Chaque jour, Menuhin a donc pratiqué le yoga, y compris une séance de 20 minutes dans la posture du poirier et avant chaque concert, il s’est imposé une séance de yoga pour contrôler la respiration, se relaxer - et pour rester zen.  (Source : blog.feinviolins.com/2011/04)

    Z comme Zen

    Yehudi Menuhin dans la position du lotus

    Et pour terminer ce catalogue, d’ailleurs non exhaustif, voici l’exemple le plus marquant, celui d’un homme qui a connu le succès et la gloire mais qui, spirituellement vidé, s’est détourné du « music business » pour un retour aux véritables sources :

    Z comme Zen

    Stomu Yamash’ta (ou Yamashta)

    Je veux parler du japonais Stomu Yamash’ta, né en 1947 à Kyoto, au Japon, qui à la fin des années 1970 s’est détourné en quelque sorte du « music business » pour la pratique du zen et qui tente depuis 1985 de percer les secrets de la pierre sanukite, dont il est le seul musicien au monde à jouer.

    Yamash’ta, ou Yamashta, a grandi dans le quartier dépendant du monastère Daitoku-ji et médité, enfant, dans le dôjô du temple avec son père. A 8 ans, il a entamé l’apprentissage des instruments de percussion, s’est distingué dans la fanfare du collège, puis dans l’orchestre symphonique du lycée. A 17 ans, il est parti étudier la musique à l’université de Kyoto, à la Juilliard School de New York pour le classique et au Berklee College de Boston pour le jazz Il a vécu à Paris (entre 1970 à 1973) et présenté son spectacle « The Man From the East » au Festival d’Avignon, ensuite il est parti vivre à Londres où il a composé pour le British Royal Ballet. Il a tourné avec le Chicago Chamber Orchestra, enregistré de la musique contemporaine et fréquenté Hans Werner Henze et Toru Takemitsu.

    Puis, «spirituellement vidé», il est rentré à Kyôto pour étudier au temple Tôji. Après trois ans, il a voulu devenir moine mais son maître lui a intimé de reprendre son activité musicale - ses disques seront désormais en phase avec « les fréquences de l’univers dévoilées par Confucius ». Réinstallé depuis 1978 à Kyoto, il ne quitte désormais que très rarement cette ville: « J’ai besoin d’une vie silencieuse et solitaire, au cœur de la nature. Je ne me produis plus qu’en avril, au temple Daitoku-ji, et, à l’étranger, une à deux fois l’an, notamment à Bali où, durant trois semaines en été, j’enseigne et anime des ateliers.»

    C’est au milieu des années 80 qu’il a rencontré Hitoshi Maeda, homme d’affaires, également en retraite spirituelle. Celui-ci a proposé de lui construire un instrument permettant de jouer des pierres sanukite, des roches volcaniques d’environ 13 millions d’années à la résonance cristalline, utilisées depuis des siècles par les moines pour annoncer l’ouverture des cérémonies. C’est avec cet imposant carillon - doté de deux octaves, infragrave et suraigu - et un piano que Stomu Yamash’ta a donné en novembre 2009, à l’église Saint-Eustache à Paris, la création mondiale de sa pièce « The Void ». (Source : liberation.fr/culture/0101601677-stomu-yamash-ta)

    Voici un court extrait du film « Walking on sound », réalisé par Jacques Debs et mettant en scène la création d’un oratorio, « The void », de Stomu Yamash’ta et Sverrir Gudjonsson, de sa composition, à Kyoto au Japon, à sa première représentation en l’église Saint-Eustache à Paris en 2009. Dans cet extrait, vous pouvez voir les pierres sanukite montées en un imposant carillon et  entendre leur résonance cristalline :

    Maintenant, si malgré tous mes efforts je n’ai pas réussi, avec ce billet, de vous transmettre un semblant d’ambiance zen, permettez-moi alors de faire  une dernière tentative, en ayant recours à la musique et en vous conviant à une séance de 5.47 minutes de méditation – pas vraiment bouddhique, mais qui par contre est susceptible de vous rendre zen - celle de Thaïs (de Jules Massenet) en l’occurrence !

    Voici donc la belle et talentueuse Janine Jansen, enregistrée à la Waldbühne de Berlin, en juin 2006, accompagnée par la Philharmonie de Berlin sous la baguette de Neeme Järvi :

    Et pour mettre un terme à ce billet, aucune phrase ne pourra être plus adéquate que la sentence zen suivante :

    « Le stade ultime de la parole, c'est le silence »

    A bientôt.


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  • Commentaires

    1
    Enavres* Profil de Enavres*
    Lundi 29 Avril 2013 à 22:15

    waouh… j'ai pas tout lu, mais ce que j'ai lu, c'est… ^^ en tous cas, la musique de yamashta est magnifique

    2
    Mardi 30 Avril 2013 à 10:23

    Z'êtes un puits de science, l' "oreille" ! Et comme souvent, je me dis :" Ah ! si on pouvait se souvenir de tout ce qu'on lit !"
    Merci.Et ... après le Z, le blog recommence à A ???

    Bonne journée.

    3
    Mardi 30 Avril 2013 à 23:37

    Merci beaucoup, Enavres-Chan, pour ta visite et ton commentaire.Je suis ravi de savoir que le contenu de mes billets, ainsi que le choix des illustrations musicales, te plaisent à ce point. Je m'efforce toujours d'offrir un choix le plus eccléctique possible pour plaire au plus grand nombre. Mais on peut se tromper quand-même, n'est-ce-pas?

    Bonne soirée et à bientôt.

    4
    Mardi 30 Avril 2013 à 23:53

    Merci beaucoup, l"oeil", de votre compliment, que je me permets de rectifier aussitôt comme suit: je ne suis guère un puits de science, c'est me faire beaucoup trop d'honneur. Par contre, je me considère comme un puits de curiosité qui s'intéresse à tout ce qui touche, de près ou de loin, la musique classique. Ce qui me permets également, et sans le moindre complèxe, de faire mienne votre phrase  "Ah! Si on pouvait se souvenir de tout ce qu'on lit (et écrit)!

    Je suis ravi que mes billets vous intéressent à ce point. Et oui, le prochain billet recommencera avec - devinez quoi?

    Bon sang mais c'est bien sûr!

    Avec toutes mes amités.

    5
    AilectronLibre
    Mercredi 1er Mai 2013 à 20:36

    Hello, je profite d'avoir un peu de temps devant moi pour explorer la planète Ekla, découvrir ou redécouvrir des mondes, voilà donc je m'arrête un instant ici, fais le plein des émotions avant de repartir. Je coche plusieurs fois sur ma carte l'endroit sympathique. Je ferai mon possible pour revenir. Bonne traversée du cosmos à toi aussi ! à bientôt bises stellaires !

    6
    hamdibey
    Mardi 11 Juin 2013 à 17:42

    Bonjour Kilian,

    Mon commentaire n’a pas grand intérêt si ce n’est d’applaudir le boulot effectué. C’est assez impressionnant. C'est un travail titanesque et magnifique, merci pour toutes ces connaissances que vous mettez à notre portée. Bravo !

     

    7
    Samedi 22 Juin 2013 à 23:17

    Un chaleureux merci à AilelectrionLibre et à hamdibey pour vos commentaires encourageants. Mais comment, hamdibey, pouvez-vous dire que votre commentaire n'a pas grand intérêt? Bien au contraire, j'apprécie enormément d'avoir retrouvé, sur eklablog, un petit cercle d'amis qui me suivent pendant mes pérégrinations plus ou moins sérieuses à travers le monde restreint de la musique - sérieuse!

    Merci tout simplement.

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