• Y comme Yodel

    Etes-vous un tifoso inconditionnel et déclaré du yodel ?

    Dans l’affirmative, ce billet a bien entendu été rédigé tout spécialement à votre intention. (Non, non, ne me remerciez pas, c’est tout naturel)

    Par contre, il se peut que vous ayez quelques réticences envers le genre parce que, comme moi, vous avez été la victime sans défense, dans votre prime jeunesse, d’un gavage impitoyable et permanent. Si tel devait être le cas, je vous conseille alors de lire d’autant plus attentivement ce billet, en guise de thérapie en quelque sorte, car la découverte du yodel niché subrepticement dans les plus grandes pages de vos compositeurs préférés vous apportera la preuve que ce chant alpin n’est pas un art aussi mineur que certains veulent bien le croire (ou le faire croire). Et qui sait, peut-être je réussirais même à vous réconcilier un tant soit peu avec le genre !

    Y comme Yodel

    Pour être tout à fait sincère avec vous, pendant longtemps, je ne l’ai pas vraiment apprécié, le yodel, ou peut-être pas à sa juste valeur.

    Je m’explique : durant toute ma jeunesse, j’ai subi une immersion totale avec ce genre de musique, car mes parents n’écoutaient que cela, du matin jusqu’au soir. A tel point qu’à l’époque, mes problèmes d’acné, je les ai  attribués au yodel ! Car si le Schlager allemand m’a fait rêver, la chanson française fredonner et le rock américain trémousser, le yodel lui, il m’a filé des boutons ! Et comme l’immersion était totale voire totalitaire jusqu’à l’acquisition, avec un des mes premiers salaires d’apprenti, d’un tourne-disque avec couvercle amovible qui contenait le haut-parleur, je suis sorti gavé de cette période d’adolescent -

    rassasié à tout jamais de yodel.

    C’est du moins ce que je croyais.

    Alors, comme tous les Peter Kraus, Johnny Hallyday et Elvis Presley de mes jeunes années ne gênaient pas outre mesure mes parents, pas assez en tout cas,  et comme à cet âge-là, on traverse souvent une période de révolte, je me suis donc tourné vers la seule chose dont j’étais sûr qu’ils ne l’apprécieraient pas, mais alors pas du tout - la musique classique. C’est un oncle qui m’a offert les premiers 33 tours et avec ces vinyles initiatrices, (avec certaines tout au moins) j’ai trouvé les émotions véritables, l’exaltation et l’apaisement, la chair de poule et les larmes. Et en réponse au poste de radio du salon, je faisais trembler les murs de ma chambre avec mon tourne-disque, en étouffant les Ländler, Ranz et autres yodel avec l’orage grondant de la Pastorale, les flots tourbillonnants de la Moldau et les danses hongroises effrénées.

    Comment voulez-vous que j’aie pu soupçonner alors, à cette époque ou un nouveau monde (et pas seulement celui de Dvorak) s’ouvrait à moi, que certains passages qui me faisaient tellement vibrer, pouvaient en fait n’être que des transcriptions de ce à quoi je tenais à échapper à tout prix : le yodel !

    Et pourtant !

    Il faut en tout cas croire que je n’avais pas encore conscience de la réelle signification du proverbe : « Chassez le naturel, il revient au galop ».

    Aussi, quand il a fallu choisir un thème sur la lettre Y, j’ai attrapé le taureau par les cornes et j’ai sans hésitation aucune opté pour le mot yodel !

    Ce qui prouve tout au moins deux choses :

    Que je me suis débarrassé de mon acné juvénile.

    Et que je ne suis pas rancunier !

    Mais venons au fait.

    Pour ceux qui n’y connaissent rien, le yodel (en réalité, orthographié jodel, jodle, ou yodl) est une technique de chant sans paroles consistant à passer rapidement de la voix de corps à la voix de tête. La technique a probablement été développée dans les Alpes suisses comme une méthode de communication dans les montagnes, avant de s’intégrer au folklore. Elle est apparentée, voire synonyme de la « tyrolienne », et se retrouve tant en Allemagne qu’en Autriche.

    Le chanteur (plus rarement la chanteuse) qui « ioudle » ou « ioule » exécute sur des syllabes choisies pour leur sonorité des sauts dépassant parfois l'octave, en faisant alterner voix de poitrine et voix de tête. Plutôt qu'un mode d'expression artistique, c'est donc à l'origine une sorte de cri modulé, qui permet aux bergers de signaler leur présence à des distances considérables. Mais son caractère acrobatique et pittoresque, dépassant son rôle fonctionnel primitif, lui a donné droit de cité au concert et au théâtre. (Source : juanitos.net/301/yodel +  larousse.fr/archives/musique)

    Et même si cela peut déplaire à bon nombre de puristes, bien des grands compositeurs désireux d’introduire dans leur œuvre une touche pastorale se sont inspirés du yodel et ont ainsi attribué des « lettres de noblesse » au genre.

    En voici quelques exemples :

    Giovanni Ferrandini (1710-1791) est né à Venise, mais s’est installé très jeune à Munich pour devenir musicien. En 1722 il a obtenu une place de hautboïste à la cour du Duc Joseph-Ferdinand de Bavière et l’année suivante, il a été nommé hautboïste parmi les musiciens de la cour du prince-électeur. Dès 1732, il a occupé le poste compositeur de chambre du prince-électeur Karl Albert et en 1737, il a été nommé directeur de musique de chambre. En 1755, une pension lui a été allouée qui lui a permis de retourner à Padoue. Ferrandini était un compositeur hautement apprécié et il a écrit le premier opéra pour l’ouverture en 1753 du nouveau Residenztheater de Munich.

     Sa « Sinfonia pastorale per il Santissimo natale » (Symphonie de Noël) est une œuvre délicieuse  pour 2 flûtes, cordes et basse continue. Clairement pastorale dans son style, les flûtes font distinctement allusion aux flûtes des bergers pendant que l’écho, les effets de yodel et l’utilisation d’un langage harmoniquement simple sont une représentation des bergers s’occupant de leur troupeau. (Source : issuu.com/promethean/docs)

    Le Liégeois André Ernest Modeste Grétry (1741-1813), auteur d’une quinzaine d’opéras et de plus de 40 opéras-comiques, s’est emparé en 1791de l’histoire du héros légendaire Guillaume Tell pour en faire un opéra comique en 3 actes. Pendant qu’il a travaillé sur le sujet, il a soupé avec des officiers suisses en garnison à Lyon, à qui il a demandé de chanter pour lui d’anciens hymnes nationaux et des chants de montagne caractéristiques. Ces airs, il les a alors absorbé, sans les copier, et a ainsi été capable de reproduire quelque chose du « ton montagnard » nécessaire à certaines scènes. Ainsi, l’opéra comprend nombre de détails coloristes nouveaux tel que le yodel. (Source : Grétry and the growth of opèra comique de David Charlton, Cambridge University Press 1986)

    Y comme Yodel

    André Ernest Modeste Grétry

    Le compositeur et pianiste Ignaz Anton Ladurner (1766-1839), autrichien naturalisé français qui a notamment eu Auber et Boëly comme élèves, est l’auteur d’une « Sonata Tyrolienne pour violon et piano ».

    Y comme Yodel

    Ignaz Anton Ladurner

    Ludwig van Beethoven (1770-1827) a écrit 5 « Tiroler Lieder » (1815) dont, parmi les dix mélodies et variations pour piano et flûte (ou violon) op. 107, le N° 1 qui est constitué d’un thème avec 4 variations sur « Ich bin a Tiroler Bua » et le N° 5 d’un thème avec 3 variations sur un air tyrolien  « A Madel, ja a Madel ».

    La Symphonie N° 6 op. 68 dite « Pastorale » tranche avec les autres symphonies car il s’agit de sa seule symphonie avec un programme, elle est écrite en référence explicite à des phénomènes du monde réel, et évoque en l'occurrence le thème de l'expérience de la nature, d'où son nom de « pastorale ». Dans le 3ème mouvement « lustiges Zusammensein der Landleute » (Réunion joyeuse de paysans), au début du mouvement final, on peut entendre un thème basé sur un yodel et dans le cinquième mouvement « Chant des pâtres, sentiments de joie et de reconnaissance après l'orage », le cor répond avec un yodel aux appels de l’ hautbois. (Source : Yodel-ay-ee-oooo, The secret history of yodeling around the world, Bart Plantenga,http://books.google.com/books)

    Et ce n’est pas fini:

    Dans le « Concerto pour violin, violoncello et piano » (Triple concerto) Op. 56, le premier mouvement progresse à partir d’un motif tranquille et grave au violoncelle, qui s’anime peu à peu en montant dans les aigus. Un deuxième thème aux violons reprend curieusement ce matériel dans le même rythme. Puis vient un air qui fait inévitablement penser au yodel tyrolien, comme une sorte de plaisanterie pour initiés ! (Source :satirino.fr/fr/recordings/show/15/Beethoven Triple Piano Concerto)

    Y comme Yodel

    Ludwig van Beethoven

    L’allemand Johann Nepomuk Hummel (1778-1837), élève de Mozart, Haydn et Salieri, est l’auteur d’un charmant et pittoresque « Air à la Tyrolienne avec variations, pour voix et orchestre » op. 118.

    Y comme Yodel

    Johann Nepomuk Hummel

    Le compositeur et pianiste autrichien Carl Czerny (1791-1857) nous a laissé une « Tyrolienne » d’après un air de « La Fiancée » de  Daniel François Esprit Auber -

    que voici, comme petite mise en bouche, interprétée à l’orgue par un illustre inconnu :

    Gioachino Rossini (1792-1868) a incorporé dans le 3ème acte de son opéra « Guillaume Tell » une tyrolienne, qui est en fait une variation de la « Tyrolienne » précédemment déjà  utilisée dans le « Voyage à Reims ».

    D’autre part, un des airs de son recueil de soli et de duos vocaux « Soirées musicales » S424, « La pastorella del’Alpi », édité en 1835, est une tyrolienne. Mais là, le folklorique yodel est oublié. Sous la férule du maître vocaliste, la pièce est une vraie prouesse technique de l'art du chant qui s'appuie sur de vastes intervalles se succédant rapidement. (Source : dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net)

    Et même s’il ne s’agit que d’un « petit » air de soirée, il est tout de même de la plume de Rossini et demande une « grande » voix. Par exemple celle de Joan Sutherland - La Stupenda - enregistrée en 1960 lors d’un récital live :

    La « Symphonie fantastique » d’Hector Berlioz (1803-1869), pour qui la « Pastorale » beethovénienne a sans doute servi de modèle, comprend dans le 3ème mouvement « Scène au Champs », un « Ranz des vaches » que le compositeur a commenté comme suit : « Un soir d’été à la campagne, il (l’artiste, personnage central de l’oeuvre) entend deux bergers jouant en dialogue sur la flûte un « ranz des vaches ».(Source : srcf.ucam.org/~mb607/Website%20) 

    Les œuvres du compositeur et chef d’orchestre allemand Iganz Lachner (1807-1895)  étaient influencés par des chanteurs ambulants tyroliens et énormément en vogue au milieu du 19e siècle. Ils ont ouvert un nouveau style « à la tyrolienne » qui a fait fureur mondialement. Les adeptes les plus célèbres étaient Beethoven, Rossini et Liszt.

    Y comme Yodel

    Iganz Lachner

    Jacques Offenbach (1819-1880), quand à lui, a introduit plus d’un air tyrolien dans ses œuvres, notamment une valse tyrolienne dans l’opérette « Un mari à la porte » et une tyrolienne dans « La vie parisienne ». D’autre part, il a composé une « Symphonie et tyrolienne de l'avenir ».

    Joachim Raff (1822-1882), compositeur germano-suisse, est l’auteur d’une « Valse-impromptu à la tyrolienne », WoO.28.

    Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) ont glissé des sauts et des phrasés de yodel dans plusieurs de leurs valses, mais également dans l’opérette « Fledermaus » (Chauve-souris)

    Franz Liszt (1811-1886), lors de sa toute première apparition en public, a interprété les « Variations sur un chant tyrolien », œuvre d’une technique brillante qui constitue d’ailleurs l’opus N° 1 de son catalogue.

    D’autre part, comme Carl Czerny quelques années plus tard, il s’est inspiré de la « Tyrolienne » de l’opéra « La fiancée » de Daniel-François-Esprit Auber pour écrire sa « Grande fantaisie sur la tyrolienne de l’opéra La fiancée » d’Auber, S385i. Il s’agit de la première œuvre de maturité basée sur des thèmes d’opéra, éditée en 1829, révisée en 1839 et réédité en 1842, bien que la version de 1842 est quasiment la même que celle de 1839, à l’exception de quelques fausses notes corrigées ! La pièce est basée sur l’air du ténor du second acte. (Source : http://www.hyperion-records.co.uk)

    Sans doute le plus prolifique des transcripteurs parmi les grands compositeurs, Liszt a également écrit, en 1837, une transcription pour piano des « Soirées musicales » de Rossini, basée sur huit ariettas et 4 duos dont « La pastorella dell'Alpi » (La bergère des alpes) qui inclut une description d’un yodel tyrolien, que l’auditeur aura pourtant de la peine à saisir en tant que tel dans cette musique colorée. Une version différente, légèrement moins fidèle à l’original apparaît également dans sa « Seconde fantaisie sur des motifs de Soirée musicale » (1835-1836). (Source : answers.com/topic/soir-es-musicales)

    Y comme Yodel

    Franz Liszt

    Johannes Brahms (1833-1897) a très peu dit et écrit au sujet de ses compositions. Toutefois selon Walter Blume, un de ses élèves qui a précieusement noté tout ce que son maître a dit, le thème d’ouverture de la 3ème symphonie op. 90 est une transcription précise du yodel de Berchtesgaden ! Cette oeuvre, appelée par certains « l’autre symphonie pastorale » et dont plusieurs résonances thématiques du début peuvent effectivement être associées à des yodel, a été terminée en 1883. Or Brahms a passé ses vacances à plusieurs reprises à Berchtesgaden, dans les Alpes bavaroises, notamment pendant l’été de 1878 et de 1880, soit peu de temps avant la composition de cette œuvre. Il est donc plus que probable que pendant ses séjours, Brahms ait entendu des yodel qui lui ont servi plus tard d’inspiration. (Source : Dissertation « Rediscovering Brahms’s other Pastoral Symphony” de Mark Biggins, Clare College, University of Cambridge.2010)

    Le pseudonyme plutôt évident Julius Egghard a été utilisé par le pianiste et compositeur autrichien comte Julius Hardegg (1834-1867), un élève de Carl Czerny qui, à 17 ans à Weimar, a assuré comme soliste la première de l’adaptation pour piano et orchestre par Franz Liszt de la « Wanderer-Fantasie » de Schubert, sous la direction de Joseph Hellmesberger. De son vivant, ses pièces de salon ont été très populaires et elles mériteraient une réévaluation. Bon nombre d’elles comprennent des éléments du folklore autrichien, et la tyrolienne « Rosalie » op. 176 ne fait bien entendu pas exception. (Source : http://www.youtube.com/watch?v=gHigIbXnSfQ)

    Carl Joseph Millöcker (1842-1899), chef d'orchestre autrichien et compositeur d'opérettes, est l’auteur d’un air de yodel alpin très peu connu, le « I und mei Bua », enregistré en 1908 par Ernestine Schumann-Heink (1861-1936), enregistrement qui n’est pas resté longtemps dans le catalogue de la VICTOR mais que nous avons néanmoins la chance de pouvoir écouter :.

    La « Symphonie des Alpes » de Richard Strauss (1864-1949) dépeint explicitement la nature et la scène « Auf der Alm » comprends des sons pastoraux aussi familiers que des chants d’oiseaux, des cloches de vaches, un motif de yodel, peut-être même le bêlement des moutons et, détail important, un vrai Juchzer (nom familier suisse allemand pour yodel).

    Dans l’acte II de l’opéra « Arabella », la Fiakermilli, jolie hôtesse du bal des cochers, yodle en remettant un bouquet ä Arabella et en la déclarant reine du bal. L’air de la Fiakermilli se termine d’ailleurs par un yodel exubérant. (Source : Yodel-ay-ee-oooo)

    Le britannique Walter Thomas Gaze Cooper (1895-1981), tombé dans un oubli quasi-total de nos jours, était pourtant brillant pianiste, compositeur, enseignant renommé et chef d’orchestre, fondateur du Midland Conservatory of Music Orchestra qui est devenu plus tard le Nottingham Symphony Orchestra. Il a écrit neuf symphonies, toutes diffusés par la BBC, dont la seconde, op. 50, connue sous le nom de « Sérénade », est basée sur un air de yodel suisse, entendu dans la région de Lucerne. Chaque mouvement est une variation sur ce thème de yodel. (Source : kith.org/jimmosk/barnett)

    Dans les anéées 1950, le compositeur Luciano Berio (1925-2003) et son épouse, la cantatrice Cathy Berberian, ont introduit des toussotements, des rires, des cris et des yodels dans leur répertoire acoustique. (Source: furious.com/perfect/yodel)

    Mais après une énumération aussi impressionnante (et certainement non exhaustive) de compositeurs qui se sont inspirés du yodel, parlons un peu de son interprétation et des interprètes :

    Le yodel, bien qu’il ne soit pas complètement inconnu dans le chant classique européen, a toutefois peu à peu été éradiqué de la pratique conventionnelle au cours de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Par exemple, la tyrolienne vers la fin du « Voyage à Reims » de Gioachino Rossini a très probablement été yodlée jadis, ce qui n’est plus le cas de nos jours. D’autre part, comme les chansonnettes suisses et autres airs étaient à la mode au milieu du 19e siècle, d’éminentes cantatrices telles que Jenny Lind ou Henriette Sontag ont chantées des yodels : leur nom est imprimé sur les pages de garde de tels chants de l’époque. Plus tard, au début du 20e siècle, Ernestine Schumann-Heink par exemple, a enregistré le yodel « I und mei Bua » de Karl Millöcker. Mais à cette époque déjà, il était tout à fait exceptionnel, pour une artiste classique, de yodler. Et aujourd’hui, yodler dans des œuvres classiques est devenu virtuellement impensable.

    Les raisons d’une exclusion graduelle de telles techniques sont complexes, bien qu’il soit signifiant qu’aucune notation musicale ni aucun signe musical qui indique les effets de yodel n’a jamais existée. Dans quelques cas, au début du 19e siècle, des passages dans la musique écrite ont été indiquées comme « yodel », sans que cela aille plus loin. De tels passages sont donc devenus une improvisation, pratique qui est également évincé par la pédagogie traditionnelle du chant classique. Les quelques passages sensés être yodlés sont indiqués de manière conventionnelle, puisqu’il n’existe aucun signe écrit pour représenter le yodel. Et si yodler avait du devenir un élément standard permanent, une méthode de notation définie aurait été crée, ce qui ne s’est jamais produit. Puisque la musique classique s’apprend par la lecture des partitions et non pas en écoutant, alors sans une place bien définie à l’intérieur du système de notation - une des choses qui fait que la musique classique est ce qu’elle est - les chances de survie du yodel étaient donc limitées.

    Il y a quelques rares exceptions, tel que la Fiakermilli dans « Arabella » de Richard Strauss et Hugo von Hoffmannstal, crée en 1933. Toutefois, malgré les passages indiqués dans la partition par « stimmt ein freches übermütiges Jodeln an » (entonne un Jodel impertinant et exubérant) et « antwortet zärtlich, ohne Worte, mit einem Jodler » (répond tendrement, sans paroles, avec un yodel), ces indications sont quelque chose que les sopranos modernes ont tendance à ignorer tout simplement. (Source : Wise, Tim , 'Yodel Species: A Typology of Falsetto Effects in Popular Music Vocal Styles')

    D’autre part, la mode pastorale dans la musique n’a duré qu’un temps et l’abus progressif et ostentoire du yodel est assez rapidement devenu une source d’effets comiques dont les théâtres de variété s’en sont alors emparés avec empressement. Et là, le genre a plu, à tel point que certains artistes qui possédaient à la fois le talent et la technique vocale nécessaire ont rencontré un très vif succès -

    en sacrifiant pourtant dans bien des cas sur l’autel de la popularité les lettres de noblesse acquises auparavant par ce genre.

    Rares, très rares même sont donc les artistes du monde de l’opéra à s’adonner (mais aussi à vouloir et à savoir s’adonner) à ce genre de prouesses vocales, trop souvent considérés comme un simple divertissement.

    Or il me semble avoir déniché l’exception :

    Je veux parler de Cecilia Bartoli. Non seulement, la preuve de son grand talent n’est plus à apporter depuis longtemps. En plus, cette cantatrice de renommée mondiale, nouvelle directrice artistique du festival de Pentecôte de Salzbourg, n’hésite pas à carrément sortir des sentiers battus. Grâce à sa popularité, elle fait redécouvrir certains compositeurs négligés du répertoire classique et surtout fait réévaluer leurs renommées. Et chose essentielle en l’occurrence :

     Elle restitue au yodel dans l’opéra toute son authenticité et sa virtuosité !

    Un de ses albums les plus récents, « Maria », consacré à la cantatrice Maria Malibran, inclut un « Air à la tirolienne avec variations », Op. 118 de Johann Nepomuk Hummel. Un air peu connu, certes, mais combien fameux pour son yodel !

    Mais écoutez plutôt :

    Quant à la question si elle yodlait sur l’air de Hummel par amour de la Suisse, Cecilia Bartoli a répondu :

    « Un jour, à Zurich, je regardais le journal et j'ai vu qu'il y avait une très bonne critique d'une chanteuse de yodel. J'ai donc voulu prendre des leçons avec elle. On s'est rencontrées et elle a dû penser que c'était une blague. On a passé un après-midi extraordinaire, mais après, j'étais morte de fatigue. C'était très drôle, toute la rue où j'habite a dû m'entendre yodler! » (Source : lematin.ch/node/46060)

    Il me semble que cet exemple restera probablement pour quelque temps encore une exception !

    Pourtant, l’école de musique la plus célèbre d’Autriche (et une des meilleures d’Europe), l’université Mozarteum de Salzbourg, offre depuis quelque temps des cours de yodel. La récente résurgence de la musique folk en Autriche l’a amené à inclure dans son programme cette nouvelle branche ainsi que des disciplines apparentées telles que l’art de jouer de la cithare.

    En fait, les groupes folk autrichiens sont tellement populaires dans leur pays qu’ils gagnent souvent beaucoup plus d’argent que d’autres artistes, pourtant internationalement reconnus. En même temps, yodler est devenu de plus en plus populaire au Japon et en Chine aussi bien qu’en Suisse et en Allemagne. Le statut de superstar atteint par certains artistes est ainsi à l’origine du besoin de tels cours, de même qu’il a provoqué une demande croissante d’enseignants professionnels -toutefois, chacun ne peut pas devenir professionnel, et seul les sopranos ou les ténors peuvent exécuter un yodel correct.

    Selon Bruno Steinschaden, un des professeurs de l’université, ces cours offrent une approche académique et professionnelle de la musique folk : « Jusqu’à ce jour, de telles disciplines ont manqué puisque la musique folk ne jouit pas de la même considération que la musique classique »

    Il est persuadé que ces cours ne profiterons pas uniquement aux musiciens folk, mais également aux musiciens classiques : « La structure de cette musique est restée quasiment inchangée depuis le 18e siècle et a été notre base musicale depuis des centenaires. Il est donc tout aussi important que des étudiants de la musique classique l’étudient ».

    Avec cette nouvelle discipline, le Mozarteum ne fait d’ailleurs que d’emboîter le pas à son petit frère, l’école de musique Ferdinandeum à Innsbruck, qui a introduit des cours de yodel depuis plusieurs années  déjà! (Source : telegraph.co.uk/news/worldnews)

    En attendant de voir, et d’entendre surtout, sur une scène d’opéra les premiers diplômés du Mozarteum nous restituer l’authenticité et la virtuosité du yodel tel que des compositeurs comme Rossini et Strauss l’ont souhaité, contentons-nous alors de quelques artistes un peu hors normes qui ont choisi la démarche inverse à Beethoven, Liszt et autres Rossini, puisqu’ils ont transcrit de grands standards du classique en yodel.

    Par exemple l’Australienne Mary Schneider avec son «Yodeling the Overtures». Parce qu’elle a de l’humour, parce que c’est une force de la nature, parce que c’est une demi-folle sous acides dévoyant les classiques - la « Yodel ouverture » vous laisse comme deux ronds de flanc !

    Voici un petit avant-goût de cette « dérive » vocale si peu orthodoxe:

    A propos : Si les échantillons musicaux présentés dans ce billet n’ont pas réussi à étancher votre soif de yodel, je vous conseille vivement le Top 50+ du Yodel in HiFi du journaliste et écrivain Bart Plantenga, auteur de deux ouvrages remarquables (en anglais) sur le Yodel :

    Yodel in HiFi, from Kitsch Folk to Contemporary Electronica

    Yodel-Ay-Ee-Oooo: The Secret History of Yodeling Around the World

    Et voici le lien vers ce site qui comprend quelques véritables pépites et notamment, tout à la fin,  les fabuleux yodel du Signor Gioachino Rossini :

    http://www.youtube.com/playlist?list=PLW8j3q5BJOUSZ5L7ha4gq7xoq9Y5jDCYc

    Quant à moi, je vous quitte avec un exubérant ay eee oooo (que je vous dispense toutefois d’écouter).

    A bientôt.


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  • Commentaires

    1
    hamdibey
    Mercredi 24 Avril 2013 à 21:20

    Bonsoir Kilmann,  encore un article très interessant ... Tout est dans la Voix, le yodel est-ce une forme de chant ? Ou Peut on dire que c'est un instrument de musique à part entière (Qui est la voix) ! Bonne soirée et à bientôt.

    2
    Mercredi 24 Avril 2013 à 21:33

    Bonsoir Hamdibey,

    Dans un récent message, tu m'avais dit avoir beaucoup aimé le flûtiste Emmanuel Pahud! Eh bien figure toi, j'ai assisté, ensemble avec ma fille cadette, à l'un de ses concerts dimanche dernier, dans l'église de la ville que j'habite. Il a joué, avec l'orchestre de chambre de Budapest, sous la direction du violoniste et chef d'orchestre Janos Rolla, du Vivaldi, du Frédéric le Grand et du Mercadante - c'était tout simplement merveilleux! Et j'ai même obtenu 2 autogtaphes de lui. Voici le lien pour un extrait de l'oeuvre que j'ai le plus aimé : http://www.youtube.com/watch?v=F_yAXRH2sT4

    J'espère que tu vas aimer!

    Avec mes amitiés et bonne semaine!
    Kilian

    PS

    J'ai rajouté deux nouvelles rubriques à mon blog:

    "News" et "Ce que j'écoute à ce moment"

    Quant é leur utilité/intérêt, l'avenir me le dira!

    3
    hamdibey
    Mercredi 1er Mai 2013 à 10:57

    Merci Kilmann, j'ai été très heureux et j'ai bien apprécié ton geste..."On l'appelle le Roi de la fllûte" ... Ce n'est qu'en découvrant ton site que j'ai appris qu'il existait autant d'instruments musicals...J'apprends aussi plein de choses grâce à toi ! merci, tu es ma bibliothèque musicale et ma source.

    4
    chti du nord Profil de chti du nord
    Samedi 18 Mai 2013 à 22:00

     

    Bonjour mon ami je suis de passage chez toi pour et comme toujours admirer ton blog et cette belle culture du savoir que tu montres sur tes pages qui ne manque pas .j’espère  que tu vas bien malgré et toujours incertain d’un bon soleil sans oublier que je te souhaite une bonne fête de pentecôte et au plaisir.

     

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