• S comme Surdité

    Je ne pense pas vous apprendre quoi que ce soit de nouveau en vous parlant de la surdité de Ludwig van Beethoven, particularité qu’aucun mélomane digne de ce nom peut ignorer étant donné que chaque biographie, aussi concise qu’elle soit, l’évoque immanquablement; que chaque article qui lui est consacré la mentionne et que les critiques de concert ou de disque se font un devoir de nous la rappeler dans chaque billet concernant une de ses œuvre, en tout cas toutes celles écrites après 1812.

     

    Mais même tous ceux dont la corde sensible ne se met à vibrer qu’aux doux accords de la bonne vieille chanson française, et Dieu sait qu’ils sont légion, n’ont plus aucune excuse de ne pas connaître cette singularité d’un des plus grands compositeurs du  19e siècle, puisque Michel Sardou l’évoque dans une de ces chansons (« Le monde est sourd »), la portant ainsi à la connaissance de tous les fans de France et de Navarre à travers les médias aussi populaires que sont les concerts, la radio, la télévision et le disque.

    S comme Surdité

    Il est vrai pourtant que quelques rares ignorants ont attribué (et continuent à attribuer encore…) cette infirmité à un autre grand compositeur, un certain Bach ! Mais comme il n’existe aucun doute à ce sujet, ni d’un côté, ni de l’autre, eh bien octroyons-leur au moins la belle excuse que la première lettre de leur nom est bien la même, qu’ils étaient allemands l’un et l’autre et que de toute façon, ils sont morts depuis longtemps tous les deux !

    Mais afin de remettre une fois pour toutes les pendules à l’heure –

    Il s’agit bien de Ludwig van Beethoven.

    Nombreux sont les gens aussi qui se sont gaussés de ce handicap. Ainsi, l’écrivain humoristique François Cavanna a dit une fois : « Beethoven était tellement sourd que toute sa vie, il avait cru qu’il faisait de la peinture » !

    Et l’un ou l’autre d’entre nous a inévitablement déjà entendu après un concert le genre de sarcasme suivant: « Le (ou la) pianiste X a joué du Beethoven, mais heureusement le compositeur était sourd. »

    Ses adversaires aussi en ont joué : au moment où la mélodie facile de Rossini a triomphé à Vienne, on allait répétant que si la musique de Beethoven était si difficile, et même vraiment inaudible, c’est que, voyez-vous... il était sourd !

    On murmure également qu’il aurait attrapé la syphilis à l'adolescence (un homme d’une telle valeur ne pouvait forcément pas être sans défaut) et que sa surdité en serait une complication. Allégation qui trouve bien entendu toujours quelques preneurs friands de détails croustillants, seulement il n’existe aucune preuve tangible pour établir un diagnostic !

    Mais le pire reste encore à venir : on prétend même que Beethoven était tellement sourd qu'il n'a pas entendu sa dernière heure sonner !

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    Carte postale montrant Ludwig van Beethoven lors d’une promenade à la campagne.

    Il ne s’agit bien entendu pas d’une photo prise du vivant de Beethoven, mais d’une reproduction de l’œuvre du peintre autrichien Julius Schmid (1854-1935).

    Finissons alors avec ces plaisanteries aussi gratuites que cruelles et regardons d’un peu plus près ce qu’il en était vraiment de la surdité de ce grand homme, représentant du classicisme viennois qui a préparé l’évolution vers le romantisme en musique et influencé la musique occidentale pendant une grande partie du XIXe siècle :

    Ludwig van Beethoven (1770-1827) a commencé depuis 1796 à prendre conscience d’une surdité qui devait irrémédiablement progresser jusqu’à devenir totale avant 1820. Il s’est donc contraint à l’isolement par peur de devoir assumer en public cette terrible vérité et a gagné dès lors une réputation de misanthrope dont il a souffert en silence jusqu’à la fin de sa vie. Conscient que son infirmité lui interdirait tôt ou tard de se produire comme pianiste et peut-être de composer, il a même songé un moment au suicide, puis a exprimé à la fois sa tristesse et sa foi en son art dans une lettre qui nous est restée sous le nom de « Testament de Heiligenstadt », qui n’a jamais été envoyée et retrouvée seulement après sa mort, et dans laquelle il dévoile sa surdité :

    Beethoven, le 6 octobre 1802.

    « Ô vous, hommes qui pensez que je suis un être haineux, obstiné, misanthrope, ou qui me faites passer pour tel, comme vous êtes injustes ! Vous ignorez la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi. (…) Songez que depuis six ans je suis frappé d’un mal terrible, que des médecins incompétents ont aggravé. D’année en année, déçu par l’espoir d’une amélioration, (…) j’ai dû m’isoler de bonne heure, vivre en solitaire, loin du monde. (…) Si jamais vous lisez ceci un jour, alors pensez que vous n’avez pas été justes avec moi, et que le malheureux se console en trouvant quelqu’un qui lui ressemble et qui, malgré tous les obstacles de la Nature, a tout fait cependant pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur. » (Source : Wikipedia)

    En 1808, Beethoven a donné son dernier concert public, il n’avait alors que 38 ans ! Lorsqu’il s’est produit en 1814 dans un concert de charité, en tant que pianiste, il ne pouvait plus s’entendre jouer, et il a interprété avec fracas les passages bruyants tandis que, dans les passages doux, il a joué avec tant de délicatesse que les notes ne résonnaient pas. Les années qui ont suivi l’année 1812 sont appelées ses années silencieuses: d’abord parce qu’il ne composait que relativement peu, ensuite parce qu’il était plus que jamais isolé du reste du monde par sa surdité et qu’il est devenu de plus en plus morose, soupçonneux et querelleur. Son comportement agressif a fait fuir la plupart de ses amis, à l’exception des plus tolérants. Il s’est révélé incapable de garder des serviteurs et a vécu dans une confusion et même dans une malpropreté perpétuelles. Les épreuves tant sociales que personnelles que Beethoven a connu ont évidemment eu des répercussions sur sa musique. Sa surdité l’a empêché d’entendre les oeuvres nouvelles des autres, si bien que son idiome personnel, au lieu de se modifier au fil des années, est resté fondamentalement le même, devenant seulement plus épuré et plus concentré. (Source : Stanley Sadie & Alison Latham: La musique, une initiation. Editions Bordas)

    Les anecdotes se rapportant à sa surdité sont légion :

    Ainsi, Beethoven ne pouvait plus s’entretenir avec ses amis que par l’intermédiaire de cahiers de conversation, qui ne conservent malheureusement que la voix la moins intéressante pour nous, c'est-à-dire celle de l’interlocuteur, car n’oublions pas que Beethoven n’avait pas besoin d’écrire, puisqu’il n’était pas muet.

    En 1824, la création de la IXème Symphonie était un véritable triomphe; mais Beethoven avait le dos tourné à la salle et n’entendait rien; la cantatrice Karoline Unger a du le prendre par les épaules et le faire se retourner pour qu’il voie l’ovation que lui faisait Vienne.

    Par contre, il observait scrupuleusement, épiait inlassablement les musiciens, et à Vienne, en 1825, lors de la première exécution du 15ème Quatuor, Beethoven scrutait si bien le jeu des instrumentistes que, mécontent du jeu du violoniste Holz, il lui a arraché son instrument en plein concert pour jouer à sa place. Il a donc fallu qu’il soit très sûr de ses yeux et de ses mains, notre musicien pourtant sourd ! (Source : vacarme.org).

    Des témoins oculaires rapportent que le piano de Beethoven était équipé d'un genre de « caisson de résonance » (Dr. Samuel Spiker), sous lequel Beethoven était assis quand il jouait et qui devait servir à capter et à concentrer le son. Le célèbre professeur de piano Friedrich Wieck a même vu Beethoven fixer son cornet acoustique contre la plaque de résonance et de jouer ensuite. Il aurait joué « de manière fluide et souvent orchestrale, presque achevée.... avec un entrelacement de mélodies charmantes et douces ». Et ceci en 1826, quelques mois avant sa mort! Beethoven n'aurait donc pas, en réalité,  « composé ses oeuvres tardives dans une surdité totale, mais dans un état de faculté auditive restreinte, et il ne faut pas se souvenir du grand compositeur qui, en 1801, était déjà sourd, mais du grand compositeur qui a vaincu son handicap en utilisant la technologie de son époque ». (Source : BBC Music, décembre 1994)

    D’ailleurs, le Maison Beethoven à Bonn abrite, entre autres instruments, le piano-forte que Beethoven a emprunté 15 mois avant sa mort à Conrad Graf. Graf avait construit, en plus, à cet instrument, pour le compositeur sourd, au dessus du clavier et de la mécanique comme une planche de résonance légèrement recourbée en bois mince et tendre, une manière de « capturer le son » ressemblant à un trou du souffleur. Ainsi les ondes sonores devaient être conduites aux oreilles de Beethoven de manière concentrée. (Source : beethoven-haus-bonn.de)

    L’inventeur génial tchèque Johann Nepomuk Maelzel, probable inventeur du métronome, avait également créé divers outils pour soutenir Beethoven et l'aider dans son audition défaillante : cornets acoustiques, systèmes d'écoute raccordés au piano, etc. En 1813, Beethoven avait d’ailleurs composé « La victoire de Wellington », œuvre réalisée pour un instrument mécanique inventé par Maelzel, le « Panharmonica » (ou « Panharmonicon »). Mais c'est surtout le métronome qui aura fait évoluer la musique, et Beethoven, qui en a tout de suite saisi l'intérêt, a annoté scrupuleusement nombre de ses partitions afin que ses œuvres soient interprétées comme il le souhaitait. (Source : lvbeethoven.com/Bio)

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    Cornets acoustiques de Beethoven
    fabriqués en 1813 par Johann Nepomuk Maelzel

    Souvenons-nous alors simplement que le talent de Beethoven en tant que compositeur ne s’est jamais affaibli face à l'importance pourtant grandissante de son infirmité qui, comme il a écrit : «m'a presque conduit au désespoir, un peu plus et j'en aurais terminé avec la vie - ce fut mon art qui me retint de le faire. Ah! il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir exprimé tout ce que je sentais m'habiter...».

    Puis passons la parole à Victor Hugo, pour qui le grand hellène était Eschyle, le grand italien Dante, le grand anglais Shakespeare, mais le grand allemand – Beethoven. Voici ce qu’il en disait :

    «Ce sourd entendait l'infini. (...) Il a été un grand musicien, le plus grand des musiciens, grâce à cette transparence de la surdité. L'infirmité de Beethoven ressemble à une trahison; elle l'avait pris à l'endroit même où il semble qu'elle pouvait tuer son génie, et, chose admirable, elle avait vaincu l'organe sans atteindre la faculté. Beethoven est une magnifique preuve de l'âme. Si jamais l'inadhérence de l'âme et du corps a éclaté, c'est dans Beethoven. Corps paralysé, âme envolée. Ah! vous doutez de l'âme? Eh bien, écoutez Beethoven. Cette musique est le rayonnement d'un sourd. Est-ce le corps qui l'a faite? Cet être qui ne perçoit pas la parole engendre le chant. Son âme, hors de lui, se fait musique. (...) Les symphonies de Beethoven sont des voix ajoutées à l'homme. Cette étrange musique est une dilatation de l'âme dans l'inexprimable. L'oiseau bleu y chante; l'oiseau noir aussi.»

    Comme illustration musicale, j’ai choisi un extrait de la Sonate N° 32 en ut mineur, op. 111, interprétée par Claudio Arrau. Il s’agit de l’ultime sonate de Beethoven et de l’une de ses dernières œuvres pour le piano, consacrée par la formule de Thomas Mann «l'adieu à la sonate», que j’ai toujours (instinctivement, puisque je n’ai aucune formation musicale) considérée, de par son swing, comme étant un précurseur du jazz (écoutez, à partir de la 7ème minute, un compositeur qui a un siècle d’avance sur son temps!) :

    Mais à part Beethoven, il y bon nombre d’autres compositeurs et musiciens qui ont connus les mêmes souffrances et difficultés, liées à une surdité partielle ou totale :

    Sir Edward Downes (1924-2009) était le principal chef d’orchestre du BBC Philharmonic Orchestra de 1980 à 1991, ainsi que chef d’orchestre au Royal Opera House, Covent Garden, où durant plus de 50 ans il a dirigé environ 950 représentations. Or, destin tragique pour un chef d’orchestre célébré qui a voué sa vie entière à la musique, il a développé, au cours de ses dernières années, une surdité et une cécité presque totale qui le forçaient à abandonner la scène. En 2005, il a célébré sa 53ème et dernière saison, au Covent Garden, avec dix représentations du « Rigoletto ».

    Parallèlement à ce handicap grandissant, qui le rendait totalement dépendant de son épouse, Lady Joan Downes, ancienne danseuse de ballet, chorégraphe et producteur de télévision, cette dernière était atteinte d’un cancer incurable.

    Ensemble, après 54 années de bonheur, ils ont alors pris la décision de se donner la mort par suicide assisté, vendredi 10 juillet 2009, à la clinique Dignitas de Zurich, en Suisse. Dans un entretien accordé mardi 14 juillet au site Internet timesonline.co.uk, les enfants du couple Downes, Caractacus et Boudicca, qui ont assisté au dernier geste de leurs parents, ont indiqué que ceux-ci « étaient morts paisiblement et dans des conditions qu'ils avaient délibérément choisies. Après cinquante-quatre ans de vie commune, ils ont préféré cesser de vivre plutôt que de lutter contre de très graves problèmes de santé ». (Source : Wikipedia + nytimes.com)

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    Sir Edward Downes avec son épouse, Lady Joan

    Gabriel Fauré (1845-1924), jusqu’alors occupé par les services quotidiens à l'Église de la Madeleine et les leçons de piano et d'harmonie, a abandonné toutes ses activités d'organiste, de la direction chorale et de l'enseignement privé lorsqu'il a été nommé directeur du Conservatoire de Paris en 1905. On prétend qu’aussitôt, il est devenu un véritable « tyran» qui a procédé à de nombreux changements, a rétabli la discipline et apporte du sérieux à un enseignement qui avait beaucoup vieilli. Mais Fauré a aussi du faire face, à partir de 1903, à une surdité grandissante ; infirmité qu’il a caché même devant ses amis les plus proches, jusqu’à ce qu’il soit obligé, en 1920, de démissionner de son poste. (Source : Classic FM, novembre 1999)

    Dès lors, Fauré s’est réfugié dans la composition, car son infirmité ne faisait finalement que décupler ses capacités créatrices. Lui qui pendant des années avait écrit des œuvres importantes, de nombreuses pièces pour piano et des mélodies, pour les détruire pour la plupart après quelques présentations afin de n’en retenir que quelques mouvements pour en réutiliser les motifs, il a su opérer sa transformation et créer un langage harmonique singulier et surprenant. Comme Beethoven, il a su que ses œuvres étaient difficiles d'accès et qu’elles ne seront peut-être pas comprises, mais «C'est pour dans vingt ans leur tour!», espérait-t-il. (Source : ut3-records.com/web/catalog) 

    Claire Croiza, grande soprano durant la première guerre mondiale, a rapporté au sujet de la surdité de Fauré : « Fauré était un vivant métronome. C’était d’autant plus frappant à la fin de sa vie, quand il était devenu sourd. Avant, il était galant homme, il aimait les jolies femmes, il faisait quelques concessions. Mais à la fin de sa vie, quand il n’entendait plus, il allait son chemin, impeccablement, sans se douter que la chanteuse avait quelquefois deux ou trois mesures d’écart avec lui parce qu’elle ralentissait tandis que lui restait fidèle au mouvement. » (Source : Wikipedia)

    Et Roger Ducasse a écrit, dans une lettre adressée à son ami André Lambinet, au sujet d’un concert Fauré donné en décembre 1922 : « J’espère qu’il sera là. Il se fait bien vieux, mais, chose curieuse, il est horriblement sourd quand on lui parle, et il entend la moindre fausse note quand on joue. Son cerveau reste lucide et lumineux. » (Source : Google books, Roger Ducasse, Lettres à son ami André Lambinet) 

    Ecoutons la « Pavane » op. 50, interprétée par Gabriel Fauré en personne (enregistrement historique reproduit par un piano mécanique) :

    Le compositeur et chef d’orchestre allemand Robert Franz, de son vrai nom Robert Knauth (1815-1892) s’est notamment distingué par ses transcriptions de plusieurs œuvres de Bach (« Passion selon Saint-Mathieu », « Magnificat ») et de Georg Friedrich Haendel (« Le Messie », « L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato »), avec lesquelles il a fortement contribué à l’établissement du compositeur germano-anglais en Allemagne. En 1843, il a publié son premier recueil de douze Lieder pour chant et piano, qui a aussitôt attiré l’attention Robert Schumann, puis de Félix Mendelssohn, de Franz Liszt et de Richard Wagner. Au total, il a écrit plus de 350 Lieder, dont un quart environ sur des poèmes de Heinrich Heine. Pourtant en 1868, sa surdité ainsi que des problèmes nerveux l’ont obligé à renoncer à son emploi rémunéré comme directeur de la musique à l’université qu’il occupait depuis 1851, ainsi qu’à la composition. Son avenir aurait alors été des plus difficiles sans l’aide généreuse de ses amis et admirateurs, au premier rang desquels Franz Liszt et Joseph Joachim ont joué un rôle déterminant en lui faisant don des recettes d’une tournée de concerts à son profit, qui était de quelque 100'000 Mark. (Source : Wikipedia)

     

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    Robert Franz

    Les dernières années qu’a vécu le chef d’orchestre allemand Wilhelm Furtwängler (1886-1954) représentaient la période la plus difficile de sa vie. En 1952, un traitement antibiotique avec la Streptomycine avait provoqué des effets secondaires indésirables en endommageant ses nerfs auditifs, le rendant totalement sourd. Des tentatives de compensation de la perte auditive par des haut-parleurs sur scène se sont avérées inefficaces. D’ailleurs Furtwängler se montrait très méfiant envers tous les appareillages techniques, il détestait les microphones et restait tellement fidèle envers lui-même que même dans toute la détresse de sa surdité naissante, il refusait tous les appareils auditifs. (Source : Theater.ulm.de/archiv)

    En septembre-octobre 1954, il a enregistré dans les studios de la EMI « La Walkyrie » de Richard Wagner, avec Martha Mödl et Leonie Rysanek. Il est mort en novembre de la même année suite à une nouvelle attaque de pneumonie. Furtwängler non seulement adorait Beethoven mais s’identifiait également à lui dans sa lutte contre les limitations causées par sa surdité, et ses proches ont considéré son décès comme un véritable acte de délivrance : « Il n’aurait certainement pas voulu devenir un vieil homme inutile ! » (Source: scena.org)

    Dans la vidéo suivante, Wilhelm Furtwängler dirige, le 4 mai 1954 (année de sa mort) à l’opéra de Paris, l’orchestre de la Philharmonie de Berlin dans la 5ème Symphonie en do mineur op. 67, dite « du Destin » de Ludwig van Beethoven :

    La percussionniste virtuose écossaise Evelyn Elizabeth Ann Glennie (*1965), appelée la star mondiale de la percussion, a brutalement été frappé de surdité à l’âge de 12 ans. Mais puisque la musique est mouvement, vibrations, énergie, bonheur, elle n’a pas baissé les bras pour autant et l’a au contraire saisi à bras le corps ; l’a appréhendé autrement que par ses seuls tympans qui refusaient de fonctionner. Elle s’est mise à la percussion, et aujourd’hui, elle donne des concerts dans le monde entier, seule ou avec un orchestre, jouant aussi bien Bartók que des compositeurs contemporains (l’estonien Erkki-Sven Tüür lui a dédié sa 4e symphonie «Magma» pour percussion solo et orchestre symphonique, et elle interprète régulièrement le concerto «Conjurer » pour percussion et orchestre à cordes que lui a dédié l’américain John Corigliano en 2007), des transcriptions de Vivaldi que des ragtimes, des musiques écrites que des improvisations avec de grandes figures du jazz. Et elle compose également.

    Femme battante, elle affirme haut et clair que le handicap n’empêche rien. Elle rappelle le combat qu’elle a dû mener pour être admise à la Royal Academy of Music de Londres. Son talent évident mais improbable désarçonnait trop. Elle a gagné et offert sa victoire à tous les handicapés dont elle s’est fait la porte-parole. (Source : hebdo.ch/evelyn_glennie)

    Voici le second mouvement (Largo) du « Concert en ut majeur », RV 443 de Antonio Vivaldi, interprété au vibraphone par Dame Evelyn Glennie, accompagné par le City Chamber Orchestra of Hong Kong sous la direction de Jean Thorel :

    Paul von Klenau (1883-1946), de nationalité danoise mais issu d’une famille allemande, a fait des études de violon et de composition au conservatoire de Copenhague, puis a continué sa formation à Berlin avec Max Bruch. Il est l’auteur de neuf symphonies, de plusieurs opéras, de Lieders et de ballets. De 1920 à 1930, il était chef d’orchestre de la Konzerthausgesellschaft de Vienne. Pendant le national-socialisme, Klenau s’est rapproché des hommes au pouvoir et notamment grâce à ses opéras, il passait dans les années 1933 à 1945 pour l’un des compositeurs les plus en vue du Reich allemand. Ayant réussi à convaincre les national-socialistes que sa forme de dodécaphonisme, qu’il a toutefois soumis à un ordre à prédominance tonale, était un pendant à la direction « juive » que prenait celui de Schönberg, il a pu se maintenir après 1933 sur les programmes en tant que compositeur moderne. Klenau est resté à Vienne jusque à ce que la progression de sa surdité commençait à limiter ses activités, puis il est retourné, en 1940, au Danemark pour se consacrer entièrement à la composition. (Source : naxos.com/composerinfo/Paul_von_Klenau + Wikipedia)

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    Paul von Klenau

    Herta (ou Hertha) Klust était une pianiste célèbre et grande accompagnatrice, avec qui Dieter Fischer-Dieskau a fait le premier enregistrement, en 1949, des « Vier ernste Gesänge » (« Quatre chants sérieux ») de Johannes Brahms, qui depuis sont restés une référence.

    José van Dam par contre se rappelle d’elle en tant que répétitrice légendaire, une anthologie vivante qui se souvenait comment un Furtwängler ou un Bruno Walter concevait tel ou tel rôle.

    Or, Herta Klust était sourde d’une oreille ! (Source : mwolf.de + lefigaro.fr)

    Suite à une série de maladies enfantines, le jeune Constant Lambert (1905-1951) était sourd d’une oreille et suffisamment handicapé pour avoir recours à une canne. Comme son professeur de musique et la classe se moquaient de lui quand il demandait de pouvoir diriger l’orchestre de l’école, il a fini par demander, et à obtenir, une bourse d’étude au Royal College of Music, où l’un de ses professeurs, curieuse coïncidence, était le compositeur Ralph Vaughan Williams qui, des suites de la première guerre mondiale, était en train de devenir sourd !

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    Constant Lambert

    En 1928, Lambert était le premier compositeur britannique à écrire une pièce pour les ballets russes, « Romeo et Juliette ». Beaucoup de ses œuvres sont influencés par le jazz, notamment par la musique de Duke Ellington. « The Rio Grande » (1928) a reçu un accueil triomphant et l’a définitivement établi en tant qu’un des grands compositeurs britannique. A part la composition, Lambert était également très impliqué dans le monde du ballet, il était le directeur musical du ballet Vic-Wells depuis sa création en 1931 jusqu’en 1947. Avec la création du 3ème programme de la BBC en 1946 il s’est fait connaître en tant que chef d’orchestre  et depuis sa création jusqu’à sa mort, il a dirigé plus de 50 émissions radiophoniques. De plus, Lambert était un auteur brillant, qui a publié de nombreux livres et articles sur la musique. Son ouvrage « Music, Ho ! », une critique du monde musical des années 1930, est toujours considéré comme un commentaire important et caractéristique sur la musique de cette époque. Lambert est décédé à 46 ans des suites d’une pneumonie et d’un diabète non soigné. (Source : ukcatalogue.oup.com/category/music/composers)

    L’extrait suivant de “The Rio Grande” a été enregistré en 1930 pour la Columbia, avec le Halle Orchestra sous la direction du compositeur Constant Lambert :

    La réputation de chef d’orchestre d’Igor Markevitch (1912-1983) n’est plus à faire, par contre, on connaît mal, ou pas du tout, l’autre activité du musicien, qui a été de composer. Sa musique, jamais jouée, jamais célébrée, est tombée dans un oubli quasi-total, alors qu’il a été très apprécié comme compositeur, qu’on l’a surnommé « Igor le second » (le premier étant Stravinsky) et que Béla Bartok l’a porté aux nues. Or, suite à de sérieux problèmes de santé, Markevitch a décidé, après sa guérison en 1941, de renoncer à la composition et de se consacrer entièrement à la direction d’orchestre, qu’il avait commencé en 1930 déjà au pupitre du Concertgebouw d’Amsterdam. Aussi, il est rapidement devenu un spécialiste du répertoire français et russe ainsi que de la musique du XXe siècle, et la fin de la guerre a marqué le début d'une carrière qui l’a rendu universellement célèbre, à la tête principalement de l'Orchestre Lamoureux, de l'Orchestre philharmonique de Berlin ou du Philharmonia à Londres.

    Atteint d'une surdité partielle dans les années soixante, l'activité du chef d’orchestre devait pourtant décliner alors que l'homme était en pleine maturité artistique. Le voir diriger dans les dernières années de sa vie avec d'infinies nuances malgré l'utilisation d'un appareil auditif, en dit long sur le contrôle physique et technique qu'il avait sur l'orchestre. (Source: Répertoire, octobre 1995 + Wikipedia)

    Ecoutons l’Orchestre national de l’ORTF sous la direction d’Igor Markevitch qui interprète l’ouverture de « Tannhäuser » de Richard Wagner, lors du 21e Festival de Besançon (1968) :

    Yehudi Menuhin (1916-1999), considéré à juste titre comme l’un des plus grands violonistes du XXe siècle, a entrepris sa première tournée en tant que chef d’orchestre uniquement, en 1985 avec le Royal Philharmonic Orchestra. Il a déclaré en 1987 dans U.S. News and World Report que diriger était « la forme d’exercice la plus complète qui soit, qui combine le travail du corps avec celui de l’esprit, du cœur, des émotions, de la mémoire et de l’intellect. » Vers 1990, une surdité partielle l’ont obligé à abandonner les concerts en public, mais il a continué de diriger.

    Après un concert donné par le Sinfonia Varsovia dans les années 1990 à Reims, pendant lequel Menuhin portait deux appareils acoustiques bien visibles, l’un des violonistes a confessé au journaliste Benjamin Ivry: « Au moins il entend quelque chose maintenant. Pendant plusieurs de nos concerts précédents, il portait des appareils différents, qui ne fonctionnaient pas, et il a juste remué les bras pendant que nous jouions pour nous ! »

    Il est certain qu’une partie de la gloire posthume de Menuhin est due au fait que très tôt déjà, il s’est efforcé d’être plus que seulement un violoniste, probablement parce que des troubles nerveux qui se sont manifestés après la période d’enfant prodigue lui ont rendu le jeu plus difficile. Ainsi, une discipline rigoureuse et l'étude de la méditation et du yoga l'ont aidé à surmonter ses épreuves et sa carrière n'aura finalement guère été affectée. (Source: forward.com/articles/113737/)

    Dans l’extrait suivant, filmé en 1962, Yehudi Menuhin interprète le « Concerto pour violon » de Ludwig van Beethoven, accompagné par le London Symphony Orchestra sous la direction de Colin Davis :

    Le compositeur français Georges Onslow (1784-1853), issu d'une ancienne famille de l'aristocratie anglaise et dont le père est venu s'installer à Clermont-Ferrand en 1781, est un cas très spécial dans l'histoire de la musique. Il était très largement et unanimement reconnu de son vivant, les plus grands interprètes l'ont inscrit à leur répertoire et son nom a côtoyé ceux de Mozart, Haydn et Beethoven dont on a estimé qu'il était le digne et unique successeur (alors que lui-même ne semble pas avoir apprécié les dernières œuvres et notamment les derniers quatuors de Beethoven). Aujourd’hui par contre, il est pour ainsi dire oublié et son œuvre, essentiellement consacrée à la musique de chambre pour cordes, est quasi absente du répertoire depuis plus d'un siècle en édition moderne.

    Or, on rapporte qu’en 1829, à la suite d’un accident de chasse, Onslow aurait perdu une partie de ses capacités auditives, dont il a décrit la douleur dans le Quintette dit «de la Balle» op. 38, N° 15. (Source: musicologie.org/Biographies/o/onslow + Encyclopaedia Universalis)

    Curieuse destinée tout de même pour cet artiste que de devenir sourd, alors que de son vivant déjà, il a justement été surnommé « le Beethoven français », mais pour sa musique !

    Pour le bon ordre, relevons toutefois que cette particularité n’est pas mentionné, ni sur le site officiel de Georges Onslow, ni sur celui de l’association Onslow, mais confirmé par contre par Baudime Jam, musicographe, compositeur et auteur d’une biographie sur Georges Onslow,

    Voici le premier mouvement du Quintette dit « de la balle », le « Allegro Moderato ed Espressivo », enregistré en 2008 au Teatro Lirico di Cagliari :

    La santé du compositeur tchèque Bedrich Smetana (1824-1884) a commencé à s'altérer en 1874, alors qu'il avait juste 50 ans. Au printemps, il a été pris de vertiges, qu'on a attribués à des problèmes auditifs. En septembre, il a du se rendre à cette terrible évidence: comme Beethoven, il était atteint de surdité (due à la syphilis). Il était déjà totalement sourd de l'oreille droite, la capacité auditive de son oreille gauche diminuait rapidement et des bourdonnements insupportables l'incommodaient en permanence. On lui a bien prescrit un traitement pour le soulager, mais en vain. Il a cependant pu se réfugier dans la composition et a commencé son cycle de poèmes symphoniques, intitulé « Ma Vlast » (« Ma patrie ») en 1879. (Source: Au Coeur du classique: Smetana)

    Rien n'est alors plus bouleversant et rien ne témoigne mieux de la place qui était réservée au compositeur tchèque au sein de la société officielle que le fait suivant :

    Smetana, sourd depuis de longues années, qui avait pourtant assisté à toutes les répétions de son opéra « Libuse », choisi pour l’inauguration solennelle du Théâtre National de Prague, le 11 juin 1881 en présence du prince impérial Rodolphe, dont la présence a prêté à la cérémonie la magnificence de l’éclat officiel, n’avait même pas reçu d'invitation à la création de son œuvre !

    A la fin, Smetana a été introduit, presque clandestinement, au milieu des cordons de la police secrète qui gardait l'édifice, dans la loge du directeur du Théâtre d'où il suivait ensuite la représentation. Et lorsque, pendant l'entr'acte, le prince impérial a daigné recevoir les constructeurs du Théâtre, on a failli de nouveau ne pas inviter Smetana, et lors de l'audience on a du assister à une scène pénible, lorsque le prince ne réussit pas à comprendre que cet homme triste et étrange qui se tenait au fond du salon était l'auteur de l'opéra et que, par-dessus le marché, il était entièrement sourd. Ce n’est qu'après le départ du prince, qui à la fin du IIIe acte a quitté les lieux avec sa suite, que la représentation s’est transformé en un grandiose hommage au compositeur. Smetana a cependant du se contenter de regarder, car de toutes ces ovations du public il n'entendait rien. De sourds bourdonnements d'oreilles constituaient les seules sons qui, aux moments d'excitation, pénétraient dans son monde intérieur. (Source : rodoni.ch/Opernhaus/smetana/smetana92)

    L’extrait suivant, « Vltava » (La Moldau) du cycle symphonique « Ma Vlast » (Ma Patrie), est certainement une illustration sonore emblématique, d’une part parce que Smetana a entamé la composition de cette œuvre alors qu’il était déjà sourd, d’autre part de par l’interprétation par la Philharmonie Tchèque, sous la baguette de Rafael Kubelik, lui-même d’origine tchèque, lors du Festival du Printemps de Prague, en 1990 :

    Clara Wieck (1819-1896) a grandi dans un milieu de musiciens professionnels, mais n’a pas parlé avant l’âge de quatre ans et on a même soupçonné qu’elle était sourde. Formée par son père, pianiste et pédagogue réputé mais autoritaire, qui a obtenu la charge de ses enfants après son divorce,  elle a donné son premier concert dès l’âge de 9 ans. C’est à cet âge également qu’elle a fait la connaissance de Robert Schumann, venu étudier chez son père. Quand elle a 14 ans, elle en tombera amoureuse, mais ce n’est qu’en 1840 qu’elle a finalement pu l’épouser, grâce à une autorisation en justice, après trois années d'attente marquées par la vigoureuse opposition du père Wieck. Sa vie avec Schumann a été marquée au début par une belle carrière d'interprète, durant laquelle elle est devenue l'une des premières pianistes de son temps, mais ses huit maternités ont profondément ralenti son parcours d'interprète. Sa production, en tant que compositrice, a culminé avec son « Trio » op 17 (1846), ses « Recueils de Lieder » (1840 à 1853), ses « Romances pour violon et piano » op 22 (1853) et ses « Variations sur un thème de Schumann » op 20 (1853). En 1856, Robert Schumann est décédé, et Clara s’est lancé à nouveau dans une carrière de concertiste itinérante jusqu'en 1891, date de son dernier concert. De 1878 à 1892, elle a enseigné également le piano au Conservatoire de Francfort. Elle n'a eu de cesse de défendre l'œuvre de son mari, par ses propres interprétations, mais aussi en établissant, de 1881 à 1893, une édition complète des œuvres de Schumann. Elle s’éteint en le 20 mai 1896, en écoutant son petit-fils, Ferdinand, interpréter une œuvre de son célèbre aïeul, alors qu’elle aura enduré, jusqu'au dernier jour, d'angoissants signes de surdité, apparus dès 1883. (Source : sites.radiofrance.fr/francemusique/bio + Chambre à part…)

    S comme Surdité

    Clara Wieck en 1840, l’année de son mariage avec Robert Schumann.

    Dessin de Johann Heinrich Schramm, peintre viennois.

    Ralph Vaughn Williams (1872-1958), petit-fils de Charles Darwin, le plus grand compositeur britannique depuis Purcell, avait 42 ans quand la première guerre mondiale a éclatée. Bien qu’il aurait pu éviter d’effectuer son service militaire, il s’est porté volontaire et a servi comme ambulancier dans le Royal Army Medical Corps, période qui l’a profondément affecté par le carnage et la perte d’amis proches tels que le compositeur Georges Butterworth. Une exposition prolongée aux feux d’artillerie est également l’origine probable d’une perte progressive d’audition, qui l’a finalement laissé entièrement sourd. Il est décédé en 1958 et enterré à Westminster Abbey, près de Purcell. (Source : rvwsociety.com/biography)

    Or la composition n’était que l’une des nombreuses activités de cette vie humblement et totalement dévouée à la musique : il était aussi chef de chœur, chef d’orchestre et professeur au Royal College of Music, et il a refusé aussi bien de se poser en chef de file que d’être anobli, attitude caractéristique chez cet humaniste meurtri par les conflits mondiaux. (resmusica, Mabille)

    S comme Surdité

    Sir Ralph Vaughan Williams

    Quand au compositeur allemand Helmut Oehring (né en 1961), il représente un cas à part, car Oehring n’est pas sourd, mais fils de parents sourds-muets, ce dont il ne s’est rendu compte seulement que lorsqu'on l'a envoyé dans une autre famille pour apprendre à parler : une expérience choquante, puisque la voix profonde de sa mère lui avait toujours semblée tout à fait normale. En autodidacte, il a appris à jouer de la guitare et à composer. Pour lui, la vue est plus importante que l'ouïe. La vue est liée à la parole, à la communication, au message. Même en tant que compositeur, il pense et rêve en langage des signes. Est-ce là pourquoi Oehring transforme toutes les sonorités instrumentales? Qu'il désaccorde les cordes, détend les peaux, étouffe le métal, jusqu'à ce que rien ne sonne et ne vibre plus naturellement? Les musiciens doivent se soumettre à la grammaire musicale d'Oehring, tant du point de vue des structures temporelles et rythmiques que du point de vue de la coordination spatiale et des mouvements. Ils doivent pour ainsi dire réapprendre à parler sur leur instrument. Certaines de ses compositions, par exemple l’opéra « Unsichtbar Land » (Pays invisible) comprennent également des performances simultanées en langage de signe, exécutées par des artistes sourds-muets. Ses oeuvres figurent régulièrement sur les programmes d’éminents festivals tels que Munich Biennale, Wien Modern, Spoleto, Donaueschingen, Witten, Almeida Opera et Biennale Venice. (Sources : boosey.com/pages/cr/composer + googleusercontent.com)

    S comme Surdité

    Helmut Oehring

    La personne suivante n’était ni compositeur, ni musicien, mais c’est à lui que nous devons pourtant le phonographe, qui est à la base de la colossale industrie de la musique enregistrée. Industrie sans laquelle votre serviteur ne serait probablement jamais devenu le mélomane qu’il est, et sans laquelle ce blog n’aurait probablement jamais vu le jour non plus:

    Le français Édouard-Léon Scott de Martinville avait déjà enregistré des sons sur papier en 1859, inventant ainsi la phono-autographie, mais c'est en 1877 que l’américain Thomas Edison (1847-1931) a achevé la construction du premier véritable phonographe capable d'enregistrer et de reproduire la voix humaine et du son. Cette invention, brevetée aussitôt, lui est pourtant contestée, car elle est également attribuée au français Charles Cros, pourtant bien devancé par un Edison soucieux de déposer systématiquement un brevet pour chacune de ses inventions, avant même que Cros n'ait eu la possibilité de suivre son idée voire de construire un prototype !

    Précisons également, par souci de clarté, que les deux hommes ne connaissaient pas leurs travaux respectifs ! Et relevons en passant, toujours en relation avec le sujet de ce billet, un détail intéressant: Charles Cros était un temps, de 1860 à 1863, professeur de chimie à l'Institut parisien des Sourds-Muets, avant de se consacrer à la recherche scientifique ! Par contre, Charles Cros n’était pas malentendant.

    Alors que Thomas Edison l’était !

    A l’âge de 13 ans, il a attrapé la scarlatine dont il est ressorti pratiquement sourd. Ce handicap a fortement influencé son comportement, sa carrière, l'orientation de ses travaux, son désir d'améliorer le sort de l'humanité ; l’a motivé pour ses très nombreuses inventions et décuplé son avidité pour la lecture, en particulier des ouvrages de chimie, électricité, physique, mécanique etc. On peut même se demander comment cet homme, dont l’ouïe a été altérée jusqu’à la surdité totale pour l’oreille gauche et une audition de 10% pour la droite, a pu concevoir un procédé d’enregistrement et de reproduction sonore : il l’a même perfectionné plusieurs fois, en créant le microphone et un amplificateur sonore. Seulement Edison n’a  jamais considéré sa déficience auditive comme étant un handicap, mais comme participant à sa concentration intellectuelle.

    Alors rendons honneur ici à l’un des grands inventeurs du siècle passé, sans qui le monde serait resté un peu plus longtemps beaucoup plus sombre, car non seulement sans musique reproduite, mais encore sans ampoules électriques domestiques, qu’il a également conçues entre plus de 1000 autres inventions aussi utiles les unes que les autres! (Source : Wikipedia + sourds.net/category/les-grands-sourds)

    S comme Surdité

    Thomas Edison devant son phonographe

    Mais jusqu’à présent, il n’a été question que de compositeurs et de musiciens sourds, dont les œuvres et les interprétations sont pourtant destinés à de parfaits entendants, et je n’ai parlé que de personnes qui illustrent merveilleusement la victoire de l’esprit sur le corps, qui ont su inverser le cours normal de la perception et montrer la voie à tous les bien-portants de la terre.

    Or, qu’en est-il auditeurs mal- ou non-entendants qui aiment écouter de la musique ? Comment vivent-ils la musique ?

    J’exclue ici bien entendu tous ceux qui ont été traités de « mélomanes sourds » par le baryton Alfonso Antoniozzi, cela tout simplement parce qu’ils sont fans du célèbre ténor aveugle Andrea Boccelli (alors qu’après tout, tous les goûts sont dans la nature, n’est-ce pas ?), et tous ceux également dont le degré de surdité permet de pouvoir profiter de l’apport d’audioprothèses, coûteuses et pas toujours efficaces dans bien des cas, mais qui apportent tout de même une amélioration, parfois même sensible, à un état pathologique difficile à vivre et à assumer.

    Voici quelques éléments de réponse :

    Sir Simon Rattle, depuis 2002 directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Berlin, interrogé sur son implication dans l’éducation musicale, a raconté l’histoire suivante :

    « Cela a commencé il y à plus de vingt ans en arrière, à Birmingham. En Angleterre, il était difficile de ne pas se rendre compte qu’il y avait de moins en moins d’enseignement musical à l’école. Or j’avais à cette époque un percussionniste formidable qui m’a dit : « Nous devrions aller jouer pour des enfants sourds. » Ceci m’a amené à des expériences extraordinaires. J’ai demandé une fois à un groupe d’enfants sourds : « Dites moi, qu’avez-vous entendu ?» Et ils m’ont répondu : « Tout ! » Quand nous avons joué du Messiaen et que j’ai expliqué quelque chose au sujet des oiseaux, un enfant sourd me disait : « OK, et comment sonne alors un papillon ? » Ceci est la question la plus poétique que je n’ai jamais entendu ! » (Source : operachic.typepad.com/opera_chic/2007/06)

    Alors comment ont-ils « tout » pu entendre? Eh bien, tout simplement (si vous me permettez cette expression) avec tout leur corps !

    Voici une seconde vidéo avec Dame Evelyn Glennie, « Comment écouter la musique avec tout son corps », qui explique (malheureusement en anglais) de manière extrêmement vivante et instructive que l’écoute de la musique implique bien d’avantage que le simple fait de laisser des vibrations acoustiques frapper nos tympans :

    Et pour terminer ce billet, voici une solution pour le moins originale proposée par des  chercheurs canadiens :

    « Les ingénieurs canadiens de l'université de Ryerson avaient sans doute les meilleurs intentions du monde quand ils ont inventé leurs Emoti-Chair. Ces fauteuils se synchronisent avec la musique qui leur est envoyée et des mécanismes placés un peu partout dans le fauteuil vibrent en fonction de celui-ci. Le fauteuil peut aussi bouger et souffler de l'air sur le visage de celui qui est assis sur lui. Le fauteuil est capable d'identifier les différents instruments qu'il entend et de les retranscrire en différents mouvements ou vibrations d'intensité variable. En plaçant une de ces chaises devant un écran sur lequel sont projetées des images générées par le même signal sonore (un peu à la manière des visualisation de iTunes, on imagine), la personne qui est assis dans le fauteuil, de préférence un sourd, pourra « vivre les concerts d'une nouvelle façon ».

    C'est vraiment sympa pour les sourds, oui, et un fauteuil qui bouge c'est toujours rigolo mais est-ce que ça va vraiment leur permettre d'apprécier la musique ? On en doute fort. Une « vraie expérience de concert », c'est autre chose qu'une attraction de Disneyland. Avec ce fauteuil, les sourds sentent peut-être le rythme, mais il suffit d'aller à n'importe quel concert un peu bruyant pour ressentir les basses vibrer dans sa poitrine.

    Un fauteuil peut vous faire bouger les fesses, et c'est déjà pas mal, mais il ne pourra sans doute jamais vous faire ressentir la beauté d'une harmonie. » (Source : musique.fluctuat.net/blog/36646-asseyons-un-sourd-dans-un-fauteuil-pour-melomane)

    Alors, quoi que l’on puisse penser de cette invention, reconnaissons au moins que ces chercheurs ont le mérite de s’être sérieusement penché sur le problème, et cela aussi, ce n’est déjà pas si mal. En attendant la solution idéale, bien entendu...

     

    A bientôt.

     


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