• J comme Jungle

    Je présume qu’il est inutile de vous présenter « Le livre de la jungle », car qui ne connaît pas l’histoire de Mowgli, le petit d’homme, que ce soit grâce au long métrage d’animation de Walt Disney, ou encore grâce au recueil de nouvelles de Rudyard Kipling ?

    J comme Jungle

    Or, si les noms aussi exotiques de Bagheera, la panthère noire, de Baloo l’ours, de Kaa le python ou encore de Shere Khan le tigre vous sont tous familiers, vous ne devriez pas avoir du mal non plus à retenir celui de Charles Koechlin (à prononcer « Quéclin »).

    A moins que vous le connaissez déjà ?

    Car c’est lui qui a composé  « Le livre de la jungle ».

    Non pas la musique du dessin animé (qui est des frères Sherman), mais le cycle orchestral de quatre poèmes symphoniques (La Course de printemps, La Méditation de Purun-Baghat, La Loi de la Jungle et Les Bandar-Log) et de trois chansons sur des poèmes extraits du roman de Kipling.

    J comme Jungle

    Charles Koechlin

    Charles Louis Eugène Koechlin (1867-1950), issu d’une vieille famille alsacienne, a édifié, avec 226 numéros d'opus qui abordent tous les genres à l’exception de l’opéra, une des œuvres les plus imposantes de son époque. La somme de connaissance qu’il a accumulée dans ses Traités de l’harmonie, du contrepoint, du choral et de la fugue est aujourd’hui utilisée dans les conservatoires dans le monde entier. Son influence s'est exercée non seulement par la musique et par ses ouvrages théoriques mais, aussi, par ses conférences (villes importantes aux USA en 1918 puis à l'université de Berkeley en Californie en 1928) et on compte parmi ses élèves ou ses disciples Francis Poulenc, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre et Henri Sauguet.

    Or, le rayonnement du Koechlin professeur a probablement desservi à bien des égards l’image du Koechlin créateur et poète. Bien qu’il était l’un des compositeurs français les plus actifs de l’Entre-deux-guerres, il a été négligé par ses compatriotes, d’une part parce qu’il a suscité bien des controverses en raison notamment de son allégeance socialiste et même communiste et, d’autre part, parce que sa réputation de théoricien a rapidement surpassé celle de compositeur.

    Pourtant il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’une figure marquante de la musique française, dont la partition la moins méconnue est sans doute « Le livre de la Jungle », une vaste suite symphonique avec soli et choeurs qui, commencée en 1899 avec la « Berceuse phoque » se terminait en 1939 avec le poème symphonique « les Bandar-Log » en passant par la « Chanson de nuit dans la Jungle » (1899), le « Chant de Kala-Nag » (1899), la « Course du Printemps » (1925) et les poèmes symphoniques « La Méditation du Purum Baghât » (1936) et « .la Loi de la Jungle » (1939).

    Au total, le cycle composé, forme une fresque évocatrice d'une heure et vingt minutes, créée à Bruxelles en 1946, puis à Paris, en 1948. Voyageur imaginaire, d'une invention évocatrice puissante, Koechlin transporte la matière de l'orchestre, aidée des voix, dans les confins exotiques, déployant une sensibilité active dans l'expression des climats et des sensations de la Nature. (Source : Wikipedia + billaudot.fr/compo_koec + x-musique.polytechnique. org/pub/musicien/fleury)

    Je vous laisse découvrir ce compositeur injustement négligé avec « La nuit », 4ème mouvement de « La course de printemps » op. 95, qui est à la fois le finale et la page la plus monumentale du cycle, dans une interprétation par le Radio-Symphonie-Orchester Berlin, sous la direction de David Zinman :

     

    J comme Jungle

    Un autre compositeur, brésilien celui-ci, a merveilleusement su traduire en musique toute la sauvagerie, la luxuriance et le mystère de la jungle, mais, contrairement à Koechlin qui s’est inspiré de l’ouvrage de Kipling, il a cherché l’inspiration au cœur même de la forêt amazonienne:

    Heitor Villa-Lobos (1887-1959) a appris le piano, la clarinette et la guitare auprès de son père. Sa passion de la musique, il l’a découverte auprès des musiciens des rues et, à l'âge de dix-huit ans, il a entamé un périple de plusieurs années à travers les régions du Nordeste, de l’Amazonie, du centre et du sud brésilien. Personnage fantasque, Villa-Lobos a laissé naître autour de ses expéditions de nombreuses légendes de rencontre avec les indigènes, mais s’il a collecté des chants et des musiques populaires de provenance indienne ou africaine, toujours est-il qu’il ne les a jamais systématisés ou publiés. D’ailleurs, son propre témoignage concernant des aventures avec des tribus cannibales du Nordeste est sujet à caution.

    En 1915, à Rio de Janeiro, il a capté l'attention de cette ville en donnant un concert de sa musique nouvelle, dans laquelle « je laisse chanter les rivières et les mers de ce grand Brésil, dont je  ne cherche pas à étouffer l’exubérance tropicale des forêts et des cieux, mais que je transpose instinctivement dans tous ce que j’écris ». Et il a fait sensation. Le pianiste Arthur Rubinstein a été conquis, s’est aussitôt fait son interprète et sur sa recommandation, le gouvernement a octroyé à Villa-Lobos une subvention pour voyager en Europe et s’installer à Paris.

    La France a découvert le talent de ce compositeur brésilien en 1923. Les compositeurs Edgar Varèse, Florent Schmitt, Paul Dukas, Paul Le Flem, Manuel de Falla, qui résidait à Paris à cette époque, ainsi que les peintres Pablo Picasso, Fernand Léger et l’écrivain Jean Cocteau admiraient ses compositions et sa sociabilité. Paul Dukas a nommé le jeune compositeur brésilien directeur du Conservatoire international de Paris. La célèbre pianiste et pédagogue Marguerite Long était séduite par son opus pianistique et lui a envoyé ses élèves pour étudier avec lui certaines de ses œuvres qui l’avait fascinées. L’éditeur parisien Max Eschig a acquis et publié plusieurs compositions de Villa-Lobos, déjà confortablement installé à Paris dans un appartement de la Place St-Michel.

     À son retour au Brésil en 1930, Villa-Lobos a entamé une grande carrière politique et pédagogique et il a été nommé directeur de l'éducation musicale de Rio de Janeiro. Tout en continuant la composition, il a alors pris en charge la vie musicale de son pays et a fondé le Conservatoire National de Chant orphéonique et l'Académie brésilienne de musique.

    Incroyablement fertile comme compositeur (bien qu'il ait probablement exagéré le nombre d'œuvres qu'il a écrit, de nombreux ouvrages étant en fait des arrangements de pièces précédentes), son style combine des influences européennes, notamment celle de Bach, avec des sources de musique traditionnelle brésilienne. Il a laissé plus d'un millier d'oeuvres dans pratiquement tous les genres, en particulier de nombreuses pièces pour piano et pour guitare, des Préludes, Sonates, Trios, Quatuors, quinze (dont deux perdus) «Choros» et neuf «Bachianas Brasileiras» pour diverses formations instrumentales, cinq Concertos pour piano, des Fantaisies, deux Concertos pour violoncelle, un Concerto pour guitare, un Concerto pour harpe et un Concerto pour harmonica, deux Suites pour orchestre, deux Sinfoniettas, douze Symphonies, plusieurs Poèmes symphoniques et Ballets, dont «Dancas Africanas», «Amazonas» et «Uirapuru», quatre Opéras, ainsi que des Mélodies. (Source : Wikipedia + sites.radiofrance.fr/francemusique/pedagogie/fiche-compositeur + amazon.fr/Dans-Forêt-Amazonienne-Heitor-Villa-Lobos)

    J comme Jungle

    Heitor Villa-Lobos

    Choisir parmi une telle profusion d’œuvres une pièce représentative revient à chercher une aiguille dans une meule de foin. Alors, afin de rester fidèle au sujet de ce billet, la jungle,  j’ai opté, non pas pour la très populaire « Bachiana Brasileira » N° 5 pour soprano et 8 violoncelles, dont je vous indique pourtant très volontiers le lien (http://www.youtube.com/watch?v=sPf5GZYzhJk&feature=related), mais un extrait de la musique de ballet « Amazonas », composée en 1917 déjà, mais dont la première n’ a eu lieu que le 30.05.1929 à Paris, Salle Gaveau, avec l’Orchestre des Concerts Poulet, sous la direction de Gaston Poulet.

    Ecoutons donc un extrait de cette oeuvre, qui est basée sur une histoire racontée par Raul Villa-Lobos, le père du compositeur, dans une interprétation par l’Orquestra Sinfônica Simón Bolívar, sous la direction d’Enrique Arturo Diemecke : 

     

     

    J comme Jungle

    Et si cette musique envoutante a réussi à vous donner l’illusion de vous trouver  au cœur même de la forêt vierge, alors attardons-nous encore quelque temps dans cette atmosphère fascinante -

    à Manaus précisément.

    Manaus, au coeur de la forêt amazonienne, est une des villes les plus impressionnantes du Brésil. Capitale de l'Amazonas, le plus grand état du pays, elle a été construite sur les rives du Rio Negro, au XVIIème siècle, sur les terres des Indiens Manaos, et elle a connu son apogée grâce à l'exploitation du caoutchouc. L'afflux d'argent provenant de l'exportation de ce matériau, obtenu par la coagulation du latex, principalement de l'hévéa (Hevea brasiliensis), a permis la construction d'édifices fabuleux dont le célèbre Teatro Amazonas, premier théâtre du monde à être érigé dans la jungle. La construction a pris des années, des millions ont été dépensés, les matériaux ont été importés de toute l'Europe. Ainsi, les tuiles de la toiture viennent d’Alsace, de Paris le mobilier et les tissus - de style Louis XV - d'Italie le marbre des escaliers, les statues et les colonnes et, d'Angleterre, l'acier pour les murs. Le théâtre est pourvu de 198 lustres dont 32 de verre de Murano.

     

    J comme Jungle

    Doté d’une structure entièrement en métal et en bois, avec une acoustique qui n'est rien de moins qu'excellente, cet Opéra possède une classe folle avec ses fauteuils bergères, son étrange coupole et son plafond parisien, un trompe-l'oeil représentant la tour Eiffel vue de dessous.

    J comme Jungle

    L’inauguration, le 31 décembre 1896, et la première représentation, le 7 janvier 1897, avec l'opéra italien « La Gioconda » de Amilcare Ponchielli, a ainsi marqué la consécration des barons du caoutchouc brésilien, de leur richesse et de leur démesure.

    Mais en 1902, la chute des cours du caoutchouc a brutalement mis fin aux rêves de grandeur de Manaus et la ville est retombée dans son isolement. Le théâtre a fermé ses portes. En 1929, une tentative de réouverture a vite été avortée à cause de l'effondrement du prix du café et avec lui de toute l'économie brésilienne.

    Or, en 2001, le nouveau gouverneur populiste de la province a décidé de faire revivre le Teatro Amazonas en allouant 1,5 millions de livres par an, montant faramineux dans une région où 60 % des habitants sont illettrés et frappés par la pauvreté. Ce plan de sauvetage a permis de hisser le Teatro Amazonas à un niveau de qualité inconnu dans les autres maisons d'opéra brésiliennes. Bien servi par un orchestre constitué de musiciens brésiliens et est-européens (Pologne, Biélorussie, Bulgarie), l'« Opéra de la jungle » n'a que deux rivaux continentaux : le vénérable théâtre Colon de Buenos Aires, en Argentine, et le Théâtre municipal de Santiago du Chili. Cependant, les choix artistiques du Teatro Amazonas sont, de loin, les plus audacieux. Dernier exemple en date : la mise en scène de « Samson et Dalila », par l'Espagnol Emilio Sagi, ponctuée de danses façon Pina Bausch et de chorégraphies « gay », le tout sur un décor à miroirs digne du Pink Paradise, la fameuse boîte de strip-tease française. Le public a tout simplement a-do-ré !

    Le Teatro Amazonas apparaît d’ailleurs dans le long-métrage « Fitzcarraldo », sorti en 1982, du réalisateur allemand Werner Herzog. Au début du film, le fiévreux personnage de Brian Sweeney Fitzcarraldo (magistralement interprété par l’inoubliable Klaus Kinski), obsédé d’opéra, gagne Manaus après 2’000 kilomètres de navigation sur les rivières amazoniennes pour écouter Enrico Caruso dans « Ernani » de Giuseppe Verdi. Hélas, il arrive juste avant la fin de l’opéra -

    et dans cette scène justement, on voit plusieurs plans de ce  théâtre mythique.

    Une légende tenace (probablement née après la sortie du film « Fitzcarraldo) veut d’ailleurs que ce théâtre aurait été construit afin d’attirer Caruso à chanter pour l’inauguration -

    seulement ni Caruso, ni d’ailleurs la divine Sarah Bernardt, ne s’y sont jamais produit !

    De même, Villa-Lobos qui a parcouru le Brésil entre 1905 et 1912, y aurait donné en 1911 une soirée de violoncelle. Toujours est-il que deux écrits, conservés au musée Villa-Lobos à Rio de Janeiro, relatent un concert à Paranaguá et un autre à Manaus. Or  le lieu du concert, le Teatro Amazonas précisément, me paraît tout de même sujet à caution, puisque ce dernier était alors fermé depuis 1902 ! Mais avec le fantasque Villa-Lobos, qui a laissé naître bien des légendes autour de son périple amazonien, on ne va  pas s’arrêter à ce détail ! (Source : Wikipedia + l’express.fr/culture/scene/opera + nerial.free.fr/artelio/artelio/art + lv-lv.facebook.com/note)

    J comme Jungle

    Notons encore que le compositeur français Marc Carles (*1933), dont l’œuvre s'étend à tous les domaines de la musique instrumentale et vocale et comprend une soixantaine de partitions, est l’auteur d’un conte musical pour enfants « L’enfant de la jungle », adapté du « Livre de la jungle » de Rudyard Kipling. (Source : combre.dyndns.org/auteur/carles + musicroom.fr)

    Mais voilà, après avoir côtoyé, au cœur de la jungle amazonienne, la sauvagerie aussi bien que la civilisation, l’heure est venue de regagner nos pénates et d’arroser la pelouse, où les géraniums de notre balcon, éléments de la nature de proximité -

    donc modeste contribution à la jungle urbaine !

    A bientôt.


    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Mercredi 30 Janvier 2013 à 19:03

    A mon tour de visiter votre site que je découvre avec grand intérêt. D’ailleurs je songe à me laisser guider l’imagination sur une musique de vos pages (que je n’ai pas encore choisie) pour une prochaine peinture !...

    Martial-A

    2
    Mercredi 30 Janvier 2013 à 23:05

    Wow, je suis resté pantois devant vorte commentaire, tout simplement muet de fierté. Deux auteurs déjà m'ont inclus dans les remerciements d'un de leurs livres, grâce aux billets "G comme Gaucher" et "Y comme Yodel", pas encore publié sur la plateforme EklaBlog puisque j'ai décidé de suivre, cette fois-ci, l'ordre alphabétique. Pour l'instant, je suis à J, mais patience, il n'y a pas le feu au lac (je vis au bord du lac Léman, d'ou l'expression)!

    Mais qu'un artiste dont je reconnais le talent (et l'originalité) grâce aux quelques toiles que j'ai vu jusqu'à présent, veuille s'inspirer de la musique choisie par mes soins - je reste paf -

    et je suis surtout extrèmement curieux de savoir quel extrait que vous allez choisir, quel genre qui va guider votre inspiration. - et de voir le résultat!

    Je me laisse surprendre -

    et en attendant, je vous adresse mes plus chaleureux remerciements anticipés.

    Kilian

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :