• G comme Gaucher (2/2)

    Suite et fin du billet G comme Gaucher

    Le pianiste tchèque Otakar Holman (1894-1967) est revenu handicapé à vie de la guerre 1914-1918, car il y a perdu la mobilité de son bras droit. S'il voulait poursuivre une carrière, il lui fallait un répertoire taillé pour son infirmité. Comme son célèbre collègue autrichien Paul Wittgenstein, il s'est donc adressé à Léos Janáček (Capriccio), Václav Kaprál, Erwin Schulhoff, Jaroslav Tomášek (Sonate) et Bohuslav Martinu (Divertimento).

    Terminé le 31 mars 1926, à Paris, le « Divertimento » de Martinu, véritable concerto pour piano et orchestre de chambre, correspondait au cahier des charges du pianiste privé de sa main droite. Numéroté 173 par Harry Halbreich qui a dressé le catalogue des œuvres de Martinu, ce « Divertimento » ne possède pas la célébrité du « Concerto pour deux orchestres, piano et timbales » ou celle de la cantate « l'Eveil des sources ». Si on peut trouver assez facilement un enregistrement des cinq concertos pour piano de Martinu, cet ouvrage est rare au disque et curieusement, Hollman avait attendu vingt ans pour le créer à Prague. (Source : musicabohemica.blogspot.com)

    Quant au « Capriccio » de Leos Janacek, qui date également de 1926, il s’agit d’un ouvrage de chambre écrit pour un groupe étrange d’instruments (piano main gauche, flûte piccolo, 2 trompettes, 3 trombones et tuba) qui, à l’origine, était appelée « Défiance », en référence à la décision de Holman de continuer sa carrière avec un seul bras. Plus tard pourtant, le compositeur lui a donné le titre plus élégant de « Capriccio ». (Source : classicaldomain.com/archive) 

    L’allemand Siegfried Rapp (1915-1982) est le dernier membre d’un petit groupe de spécialistes musicaux – les pianistes manchots. Pendant la seconde Guerre Mondiale, au front russe, un shrapnel lui a arraché le bras droit. Rapp a alors entendu parler du cas Wittgenstein, et il a décidé de suivre cet exemple. Il a commencé à étudier le répertoire limité pour piano main gauche et s’est lancé avec le « Concerto pour main gauche » de Maurice Ravel comme base de départ. Mais toujours à l’affût pour élargir son répertoire, il a repéré dans un catalogue des œuvres de Prokofiev  le « Concerto pour la main gauche », et il a contacté la veuve de celui-ci à Moscou pour lui demander la partition. Ce 4ème concerto pour piano est le seul parmi les 5 que Prokofiev n’a pas composé pour son propre usage, mais pour Paul Wittgenstein, qui a d’ailleurs refusé à jamais de le jouer parce qu’il ne comprenait (soi-disant) pas une note. La première, très tardive, a donc eu lieu 25 ans plus tard, en Allemagne de l’Est, avec Siegfried Rapp au piano, sous la direction de Martin Rich. Son interprétation a été jugée « délicate et magistrale » par le Time. Mais Rapp était conscient de ses limites : « Juste après la guerre, avec autant de vétérans invalides autour, j’ai rencontré de la réelle sympathie dans l’audience. De nos jours, tout est devenu beaucoup plus difficile pour moi. L’audience d’aujourd’hui est dénaturée par la perfection technique, et elle attend de la puissance d’expression en plus. Or les deux choses ensemble sont déjà assez difficiles pour un homme avec deux bras ! » (Source : Time 1956)

    Grâce à la perspicacité du même Siegfried Rapp, le « Second Concerto pour piano main gauche uniquement » de Serguei Bortkiewicz a également été sauvé de l’oubli définitif. Cette œuvre, également propriété de Wittgenstein, n’avait même jamais été publié et est tombé dans les oubliettes après la mort du compositeur en 1952 et de Wittgenstein en 1962. On sait toutefois que Rapp a finalement réussi à obtenir une copie qui se trouvait dans les archives de la Bortkiewicz Gemeinde et qu’il l’a joué en public à Reichenhall en 1952 et à Dresde avec la Dresdener Staatskapelle sous la direction de Kurt Striegler. (Source: xs4all.nl)  

    De nombreux pianistes seraient totalement désespérés de ne plus pouvoir utiliser leur main droite – même si ce n’était que pour un court laps de temps. Le jeune pianiste suisse Antoine Rebstein, né en 1978 à Lausanne, a subi ce destin après des années d’une carrière prometteuse qui l’a mis en contact avec des orchestres et des chefs d’orchestre renommés du monde entier. Or, pour des raisons qu’il n’a semble-t-il jamais voulu faire connaître, il est privé depuis 2003 de l’usage de sa main droite, qui ne lui obéit plus complètement. Ayant réalisé à ce moment difficile combien la musique était im­portante pour lui, il a alors courageusement décidé, à  l’instar d’un Paul Wittgenstein ou d’un Leon Fleisher, de continuer son activité avec un répertoire pour main gauche uniquement, moins connu peut-être, mais d’une grande richesse également. Un premier disque « Piano left hand recital », est sorti en 2005 (un second est prévu), il a donné des récitals, entre autres au Festival de Lucerne de 2003, et en attendant, dans un futur plus éloigné, de pouvoir à nouveau jouer des deux mains, il étudie, à la Hochschule für Musik Hanns Eisler à Berlin,  la direction d’orchestre. (Source : vorarlbergkalender.orf.at / 24 Heures, 31.12.2006)

    La carrière du pianiste argentin naturalisé canadien Raoul Sosa (1939-) a été assombrie au début des années 80: « J'ai eu un accident très bête... Je suis tombé dans la rue, et je me suis protégé avec ma main droite. Au début, je n'avais même pas mal, mais je travaillais beaucoup le piano, puis j'ai eu une tendinite, et ça a dégénéré... Ça a été une période très dure. » Raoul Sosa a dû littéralement réapprendre à jouer du piano... d'une seule main! « Bien sûr, c'est complètement différent, explique-t-il, et en tant que pianiste, on est privé d'une grande part du répertoire. » Cependant, à force de détermination, le pianiste a pu dépasser cette contrainte extrême, et le compositeur qu'il est a aussi réussi à contourner l'infortune en ayant recours à des trésors d'imagination.

    Il est vrai que le répertoire pour les pianistes qui n'utilisent que la main gauche est assez restreint, mais Raoul Sosa s'emploie à l'élargir avec ses propres oeuvres et en réalisant des transcriptions. De même, il a entrepris la direction d'orchestre et, après des études avec Sergiu Celibidache, il a fondé et dirigé l'OS de Saint-Léonard, Montréal (1986-89). En 1990 et 1991, il  a effectué des tournées en Chine et au Japon, ou la presse l’a désigné comme le pianiste « avec la main gauche en or ». (Source : thecanadianencyclopedia.com)

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    Raoul Sosa

    Issu d’une famille fortunée, fils de l'industriel Karl Wittgenstein et frère du philosophe Ludwig Wittgenstein, Paul Wittgenstein (1887-1961) était en contact dès son plus jeune âge avec les figures culturelles de l’époque. Les compositeurs Johannes Brahms, Gustav Mahler ou Richard Strauss fréquentait régulièrement ses parents et jouaient avec le petit Paul en duo, ou encore le violoniste Joseph Joachim qu’il accompagnait lors de réunions familiales. Décidé de poursuivre une carrière musicale, Paul est devenu l’élève du pianiste et pédagogue Theodor Leschetizky, et en 1913, il a fait ses débuts professionnels à Vienne. Mais la Première Guerre mondiale a brutalement interrompu une carrière prometteuse. Envoyé au front en août 1914, il a aussitôt été blessé et il a fallu l’amputer du bras droit. Rapatrié en 1916, il a obstinément décidé de reprendre son activité en utilisant la seule main gauche, et à force d’un travail acharné, il a rapidement acquis une virtuosité remarquable et remporté de grands succès. Il s’est alors approprie le répertoire existant et, grâce à la fortune de sa famille, a passé commande aux plus grands maîtres de son temps tels Strauss, Prokofiev, Britten, et Ravel.

    Ainsi Erich Korngold a composé pour lui, en 1920,  le « Concerto pour piano pour la main gauche », symphonique dans sa conception, et d’une redoutable difficulté. Une œuvre dont Wittgenstein avait reçu l’exclusivité, et qui n’a été qu’assez peu jouée. (Source : rodoni.ch/korngold/carroll)

    Le « 4ème Concerto pour la main gauche » est le seul concerto que Serge Prokofiev n’a jamais joué publiquement. Il a été crée en 1931, mais la réaction de Wittgenstein a été négative : « Je vous remercie pour le concert, mais je n’en comprends pas une seule note et ne le jouerai jamais.» Ce n’est qu’en 1956 que la première très tardive de cette œuvre a eu lieu en Allemagne de l’Est, avec un autre manchot au piano : Siegfried Rapp. (Source : Philips : Les 5 concertos pour piano de Prokofiev, par Alexander Toradze. Hans Christoph Worbs : Kein Erbarmen für den Pianisten).

     En 1932, Wittgenstein a crée le « Concerto pour la main gauche » de Maurice Ravel à Vienne, sous le regard critique du compositeur, mécontent des libertés prises avec la partition. Wittgenstein avait en effet remanié le concerto à sa convenance. « Je suis un vieux pianiste et cela ne sonne pas » avait-il déclaré à Ravel pour justifier ces libertés, à quoi  Ravel a répliqué : « Je suis un vieil orchestrateur et cela sonne ! ». Comme Wittgenstein avait l’exclusivité de cette œuvre pendant 6 ans, elle n’a finalement pu être créée sous sa forme originelle qu’en mars 1937 à Paris, par Jacques Février, sous la baguette de Charles Munch. Maurice Ravel, malade, retiré dans sa maison de Montfort-l’Amaury, n’était plus en mesure d’assister à la première. Il est décédé la même année, en décembre, suite à une  intervention chirurgicale.

    Une des conditions que Wittgenstein imposait à chaque compositeur était l’assurance que la partition intégrale ainsi que les parties orchestrales devenaient propriété exclusive de Wittgenstein, ainsi que les droits exclusifs d’interprétation, pour sa vie durant. A cause de cette clause, Wittgenstein refusait à tout autre pianiste de jouer des œuvres qu’il avait commandées. Ainsi, il a écrit à Siegfried Rapp en 1950 : Vous ne construisez pas une maison afin que quelqu’un d’autre puisse y vivre. J’ai commandé ces œuvres et je les ai payé, toute l’idée était de moi. (…) Mais ces œuvres pour lesquels j’ai toujours les pleins droits d’exécution doivent rester miennes aussi longtemps que je joue en public, ceci n’est que justice. Une fois que je serais mort ou que je ne donnerai plus de concerts, ces œuvres seront alors disponibles pour tout le monde car je ne souhaite pas qu’ils ramassent la poussière dans des bibliothèques au détriment des compositeurs. » Toujours est-il pourtant que même aujourd’hui, il est quasiment impossible d’obtenir des œuvres non publiées commanditées par Wittgenstein des archives de celui-ci, qui se trouvent en mains privées à Hong Kong. (Source : Wikipedia)

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    Paul Wittgenstein

    Le pianiste et compositeur hongrois Geza Zichy (1849-1924), issu d’une famille noble, qui tenait le titre de comte Vasony-Keö, a débuté ses études de piano avec Franz Liszt. Tragiquement, dans à un accident de chasse, il a perdu l’usage du bras droit. Toujours déterminé de devenir pianiste, il a persévéré en composant et en jouant des œuvres de piano pour la main gauche. Malgré ses limitations, il a mené une carrière couronnée de succès et a donné des concerts entiers en jouant de la musique pour main gauche uniquement. Il a laissé plusieurs opéras ainsi qu’un « Concerto pour la main gauche ». (Source : Wikipedia)

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    Geza Zichy

    Et voici encore le cas d’un droitier contrarié, dont le handicap, heureusement temporaire, était pourtant à l’origine d’une réorientation de carrière :

    Alexandre Scriabine (1871-1915), tout d’abord décidé de devenir pianiste, a commencé sa carrière en 1892 et a voyagé dans toute l'Europe. Cependant, un jour qu'il a joué les « Réminiscences  de Don Juan » de Liszt, il s’est blessé à la main droite; en effet Scriabine avait des mains relativement petites, et certains écarts imposés l'ont obligé à forcer sur l'extension de sa main. Il a commencé à douter de sa carrière de virtuose après que des médecins lui eurent dit que les dégâts occasionnés étaient irréparables. Néanmoins, sa maladie lui aura permis d’éviter le service militaire. Cette période de handicap aura été pour lui une période de doute intense qui lui a finalement fait choisir la voie de la composition plutôt que celle du pianiste virtuose. Un choix qui, une fois ses capacités pianistiques retrouvées (les «spécialistes» de l'époque s'étaient trompés), le décidera certes à reprendre une carrière de virtuose à l'échelle internationale, mais uniquement en tant qu'interprète de ses propres compositions. (Source : Wikipedia)

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    Alexandre Scriabine

    Mais finalement, dans tout cela, où se trouvent alors les vrais gauchers, ceux donc qui jouent avec la main gauche ?

    Figurez-vous qu’il y en a peu, très peu même. Dans un monde résolument droitier, où les instruments pour gauchers brillent par leur absence quasi-totale, ils ont tout simplement appris à jouer comme les droitiers, c’est-à-dire comme tout le monde, ont acquis un instrument conçu pour droitiers -

    Et n’en parlent plus.

    Il y a eu un cas en Angleterre qu’on a jugé suffisamment intéressant pour le citer dans la presse spécialisé. Suite à un accident qui affectait sa main droite, une altiste gauchère de l'Orchestre Symphonique de Birmingham a du changer de côté et aller s’asseoir à part des autres musiciens. (Source : BBC Music Magazine)

    J’ose imaginer qu’une fois rétablie de son accident, elle a tout simplement repris sa place habituelle, et continué à jouer avec la main droite ! Comme avant, et comme tout le monde !

    Car mis à part le fait que les instruments sont conçus pour droitiers, il y a le problème de l’emplacement du musicien dans l’orchestre. Imaginez-vous un instant seulement une violoniste gauchère assise à coté d’une violoniste droitière. Elles vont tout simplement et très rapidement s’emmêler les « pinceaux » et finir par croiser le « fer ». Pardon, l’archet !

    Pourtant, j’ai quand-même déniché quelques vrais gauchers (bien qu’ambidextres sur leur instrument):

    Le pianiste français Jean-Philippe Collard est gaucher, ou plus exactement ambidextre. « Tout ce que je fais de puissant dans la vie quotidienne est avec la main gauche. C'est une situation qui me convenait très bien puisque quand on joue du piano, on demande à la main gauche d'être plus puissante puisqu'elle assure l'architecture, alors qu'on demande à la main droite de chanter et d'avoir un rôle beaucoup plus « caressant » si j'ose dire. Donc moi j'avais une différence qui était assez marquée et par conséquent mon épaule droite commençait à fléchir légèrement. Et un jour, lors d'une rencontre avec Vladimir Horowitz, il m'avait dit : « Méfiez-vous parce que de temps en temps, sous le prétexte que certains pianos ne sonnent pas très bien dans le registre de la main droite, vous allez devoir forcer et on voit bien, avec la situation de vos épaules, que votre main droite a du mal à passer dans certains répertoires. »

    Quelques semaines plus tard, j'ai joué dans des conditions épouvantables lors d'un récital à Los Angeles. J'y ai joué la 2e Sonate de Rachmaninov et j'ai dû vraiment demander à ma main droite de se surpasser physiquement. Le lendemain matin, je ne pouvais plus bouger ma main : il y avait de la tendinite dans l'air et il y avait aussi de la « dégénérescence des ligaments croisés du poignet ». Je me suis inquiété, j'ai suivi une rééducation –

    et je suis rentré dans le milieu des pathologies dues à la pratique d'un instrument de musique. » (Source : scena.org/lsm/sm9-8/forces-faiblesses)

    Bien que le pianiste canadien Glenn Gould ait joué des deux mains de façon experte, sa main gauche détenait une agilité et un pouvoir particuliers, et cette main était utilisée très adroitement. Contrairement à la majorité des grands pianistes des deux derniers siècles, Gould était gaucher, mais au piano, il était ambidextre. Du point de vue technique, c'est un des dons les plus souhaitables qu'un pianiste puisse posséder -- une habileté supérieure et la maîtrise égale des deux mains. Gould utilisait sa main gauche pour exécuter les passages exceptionnellement difficiles pour la main droite, exécutant ainsi des passages croisés. (Source : collectionscanada.gc.ca/glenngould 

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    Glenn Gould

    La pianiste française Hélène Grimaud, que j’ai déjà citée plus haut, est gauchère, mais ambidextre au piano, comme Collard et Gould.

    Puis, finalement, quatre cas de véritables gauchers, qui de surcroit ont vraiment joué, ou jouent encore avec la main gauche :

    Le premier est un artiste inconnu du 18 siècle.

    Selon le film documentaire « Mozart et l’énigme du K621b » d’Olivier Julien et Thierry Nutchey (d’après une idée de Gilles Thomé) il existe, dispersés en Europe, 6 cors de basset fabriqués par Theodor Lotz (1747-1792), un facteur d’instruments qui vivait à Vienne, en même temps que Mozart, et qui peut directement être associé avec Anton Stadler, ami et premier clarinettiste de Mozart. Un de ces instruments se trouvait au musée de la ville de Constance - et il était conçu pour un gaucher !

    Lotz aurait donc fait du « sur-mesure » pour chacun des instrumentistes ? (Source : clarinette-classique.forumactif.fr/cd-dvd-f11/mozart-et-l-enigme-du-k621b)

    Le second mérite d’être mentionné puisqu’un temps, il a véritablement voulu devenir violoniste professionnel. Au début de sa carrière, il a d’ailleurs toujours emmené son violon et son violoncelle en tournée, tous les deux des instruments reconstruits et avec des cordes inversées et sur lesquels il a pratiqué des nombreuses heures pendant ses longs séjours à l’hôtel (Source : wimmercello.com/charlie) Il s’agit de Charlie Chaplin, qui a joué avec la main gauche dans le film « Limelight » de 1952.

    Quand au troisième, le pianiste d’origine hongroise Geza Loso, il se retrouve une fois par an, soit le 13 août, plus que jamais sous les projecteurs. Car ce jour là, qui depuis 1976 est la « journée internationale des gauchers », les journalistes et les équipes de caméra se donnent rendez-vous chez ce pianiste gaucher, père de trois enfants gauchers et fier propriétaire du premier et probablement seul piano pour gauchers au monde. Entretemps, des partitions adéquates sont également disponibles, car Geza Loso est définitivement convaincu que son idée du jeu à la main gauche va s’imposer.

    Bien entendu il peut faire autrement. Il doit même faire autrement, puisque la plupart de ses élèves sont droitiers. Et à ceux-là, il leur enseigne le piano sur un instrument « normal ».  Qui se trouve juste à coté de l’exemplaire unique qu’il a fait construire il y a quelques années en arrière par la maison Julius Blüthner à Leipzig - le premier piano de concert du monde pour gauchers, dont les touches des graves se trouvent à droite et ceux des aigus à gauche.

    Loso est pianiste, mais avant tout, il est un pionnier. Depuis de nombreuses années, une idée l’a hanté, une idée que l’on pourrait également qualifier de mission: permettre aux gauchers de réussir au piano avec leur main dominante. Il a vécu ce que cela signifie pour un gaucher de toujours devoir jouer une mélodie avec la main droite. « Il ne s’agit que d’une fraction de seconde, mais cet instant extrêmement court décide entre jeu rationnel et jeu émotionnel, puisque la main dominante est toujours un tout petit peu plus rapide que l’autre. »

    Il a donc fait construire un piano de concert pour gauchers, y compris la plaque en fonte inversée, ce qui lui a couté beaucoup d’argent et autant de force de persuasion. La maison Blüthner s’est finalement déclarée prête à construire un tel instrument, qui a été exposé à la foire de la musique à Francfort, en mars 2001. Depuis, Blüthner a exécuté une seconde commande, un piano pour gauchers pour la fille de Loso. Qui coutera de nouveau une fortune, puisqu’il s’agit chaque fois d’une pièce unique. Mais Loso espère que d’autres pianistes manifesteront leur intérêt, ce qui fera baisser le prix et permettra peut-être un jour d’envisager une fabrication en série. Toujours est-il que Loso est persuadé de toucher au but, et d’avoir développé également la notation adéquate.

    Des centaines de partitions sont déjà disponibles, de Bartok à Beethoven, et il va éditer prochainement une « Musikschule für Linkshänder ». Loso enseigne déjà à onze élèves gauchers et récemment, douze de ses élèves ont donnés in concert particulier ou six gauchers, dont ses trois enfants, se sont produits ensemble avec six autres droitiers.

    La grande percée de la méthode Loso n’a pourtant pas encore eu lieu, pour différentes raisons. L’une des raisons est incontestablement celle que les personnes directement concernées ne reconnaissent pas toujours la réelle utilité d’un tel instrument. Et finalement, même Loso ne nie pas qu’en  tant que gaucher, on peut tout aussi bien jouer avec la main droite. Mais évidemment pas tout à fait aussi bien qu’avec son piano et avec sa nouvelle notation ! (Source: 16vor.de/index./ein-trierer-hofft-auf-den-durchbruch-mit-links)

    En attendant, Loso continue d’enseigner et de parcourir le monde en tant que pianiste gaucher. Seul ombre au tableau : pour chaque concert, il doit emmener son propre piano !

    Mais ceci, d’autres pianistes, non gauchers de surcroit, l’ont déjà fait bien avant lui !

    Voici Geza Loso au piano, avec un extrait de la « Valse » op. 64 N° 2 de Frédéric Chopin :

    Cependant, si Geza Loso se réclame être l’inventeur et le propriétaire du premier piano de concert du monde pour gauchers, instrument construit par la maison allemande Blüthner et qui a été présenté à la foire de la musique à Francfort, en 2001 –

    un autre pianiste gaucher, l’anglais Christopher Seed, a fait construire par la maison hollandaise Poletti et Tuinman un forte-piano pour gauchers, reflet d’un instrument construit par Conrad Graf à Vienne aux alentours de 1826, qui a été présenté au public lors du Festival international de musique à Bruges, en 1998 et à Londres en 2001. Ce forte-piano, bien plus léger que sa contrepartie moderne, est facilement transportable, raison pour laquelle Christopher Seed l’emmène toujours avec lui, quelque soit l’endroit au monde où il se produit. Sur cet instrument également, les touches des aigus se trouvent à gauche, celles les graves à droite; le couvercle s’ouvre du côté opposé et les pédales sont inversées. Seed est assis de l’autre côté de la scène, afin que la main gauche se trouve en face de l’audience. Etant gaucher, et avec un clavier inversé, il peut mieux jouer les parties mélodiques et élaborées avec sa main dominante. Et ceci ne lui confère non seulement un avantage physique, mais la manière de jouer est aussi plus instinctive. Bien entendu, Christopher Seed, qui a été présenté dans les médias de très nombreux pays, espère avoir ainsi créé un précédent pour la génération future de pianistes gauchers.

    « Alors quelque soit la main avec laquelle on applaudit, l’invention de Christopher Seed mérite des applaudissements enthousiastes ! » (The Times) (Source : http://www.lefthandedpiano.com/)

    Et comme il ne s’agit nullement du même instrument, le titre d’inventeur du premier piano de concert pour gauchers et du premier forte-piano pour gauchers du monde n’est donc guère usurpé par les deux pionniers! Après tout, Charles Cros et Thomas Edison ont bien inventé, le premier en France et le second de l’autre côté de l’Atlantique, mais durant la même année 1877, le paléophone et le phonographe, ancêtres de notre bon vieil électrophone qui nous a bruyamment accompagné pendant toute notre jeunesse (là, je parle surtout pour moi !).

    Un cas finalement dont l’appartenance à la grande famille des virtuoses gauchers est parfaitement légitime, alors que, faute d’informations, je ne sais pas vraiment dans quelle catégorie de gaucher qu’il faut le classer : Le vrai gaucher ? L’ambidextre ? Ou alors le gaucher contrarié ? La catégorie « Gaucher tardif » me parait encore la plus adéquate – et comme elle n’existe pas, permettez-moi donc de l’avoir inventé pour l’occasion !

    Adolfo Fumagalli (1828-1856) est un compositeur et pianiste italien du XIXe siècle, connu aujourd'hui surtout pour ses compositions virtuoses pour la main gauche seule.

    Né en Inzago, l'Italie, il a grandi dans un environnement très musical. Il avait trois frères qui sont également devenu musiciens et compositeurs, Luca (1837 - 1908), Disma (1826 - 1893) et Polibio (1830 - 1901). Adolfo a étudié la musique avec Angeloni au Conservatoire de Milan et, en 1848, à l'âge de 20 ans, il a fait ses débuts à Milan avec un certain succès. Il s'est ensuite rendu à Turin, à Paris, en Belgique et au Danemark, jouant ses propres fantaisies et d'autres pièces de salon avec grand succès.

    À son retour en Italie en 1856, la société Erard lui a offert un grand piano en guise de coup publicitaire. Il a donné un concert le 1e mai de cette même année, est tombé malade peu après et décédé quelques jours plus tard, à Florence.

    Il était respecté et aimé par les critiques et le public mais ce n'est que lorsqu'il a commencé à écrire et jouer pour la main gauche qu'il est vraiment devenu un phénomène de la scène. Il  paraissait frêle et même un peu efféminé mais il avait une technique phénoménale et des doigts en acier qui stupéfiaient les audiences.

    La production de Fumagalli est très vaste bien qu'il soit extrêmement difficile de se la procurer aujourd'hui. Ses œuvres se composent principalement de fantaisies d'opéra et de pièces de caractère. Une de ses pièces, « Les Clochettes » op. 21 avec orchestre, a été très populaire de son vivant. Une de ses œuvres les plus difficiles et virtuose est sa Grande Fantaisie sur « Robert le Diable » de Meyerbeer, op.106 (dédiée à Liszt) pour la main gauche. Il a également composé un arrangement plutôt intéressant de la « Casta Diva » extrait de « Norma » de Vincenzo Bellini pour la main gauche. Presque toute sa production est pour piano seul et les œuvres qui emploient d'autres instruments semblent inclure le piano d'une façon ou d'une autre à la façon de Chopin. Bien qu'il n'ait peut-être pas été un compositeur très inspiré ou ingénieux, ses œuvres pour main gauche seule restent néanmoins comme un témoignage important des progrès dans la technique et la virtuosité de cette période, en particulier pour les œuvres écrites pour main seule. (Source : adalbertomariariva.net/fr/adolfo-fumagalli + left-hand-brofeldt.dk)

    La caricature suivante de Fumagalli mérite un petit commentaire :

    Nombreuses sont les raisons pour lesquelles Fumagalli a commencé à composer pour la main gauche seulement, et à jouer avec - toutes plus ou moins plausibles. Entre autres, Fumagalli était fumeur de cigares (d’ailleurs, fumare est le mot italien pour fumer), et ceci, après tout, peut aussi expliquer cela !

    Quant aux petits diables sur les touches du piano, selon la légende du site où j’ai trouvé cette illustration (left-hand-brofeldt.dk), ils suggèrent qu’il est en train de jouer la « Grande Fantaisie sur « Robert le Diable »», une de ses œuvres les plus difficiles et virtuose !

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    Adolfo Fumagalli (par Lollett, d’après A. Greppi)

    Pierre-Marie Bertrand cependant, l’historien des gauchers, est tenté d’interpréter cette caricature d’une autre façon : « Cette main gauche n'est-elle pas tout simplement désignée ainsi comme étant dotée d'une adresse « diabolique » puisque, comme nous le savons tous maintenant, la corrélation gauche/diable est une vieille histoire ».

    Toujours est-il que le choix de cette oeuvre précisément, par un virtuose à la main gauche d’une adresse diabolique, peut paraître troublant à juste titre.

    Puisque je me permets, dans mes billets, à peu près toutes les associations possibles, pour autant qu’elles aient un rapport quelconque avec la musique classique, je peux également citer ici le nom du peintre abstrait canadien Yves Gaucher (1934-2000), non pas parce qu’il est gaucher (à vrai dire je ne le sais pas), mais parce d’une part qu’il s’appelle ainsi, et d’autre part parce que sa rencontre, en 1962, à Paris, avec la musique moderniste du compositeur et chef d'orchestre Anton Webern (1883-1945) a radicalement changé l'orientation de sa peinture.

    « La musique et la poésie m'ont influencé davantage que la peinture. Surtout la musique de Webern… Il fallait que je fasse en gravure ce qu'il a fait en musique: élaborer une rythmique visuelle avec des contre-rythmes créés par l'effet percutant de la couleur » (Source : Entrevue avec May Ebbitt Cutler, Canadian Art, 1965).

    Il a cherché alors à se libérer des relations géométriques rationnelles en utilisant des motifs irréguliers et des couleurs contrastantes. En jouant avec le relief positif et négatif, la ligne brisée et une palette soigneusement choisie sur des papiers divers, Gaucher, dont les œuvres sont exposées dans de prestigieux musées du monde entier, a crée des images qui rappellent les rigoureuses notes atonales des compositions musicales qui l'ont inspiré

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    Yves Gaucher, à droite sur l'image!

    Arrivé à la fin de toutes ces « gaucheries » volontaires ou non, je me suis légitimement posée une toute dernière question : et pour la main droite seule, y a-t-il également des compostions ?

    Oui, il y en a quelques unes, et l’un des exemples les plus « intéressants » est celui de la cantatrice polyvalente Cathy Berberian, interprète privilégiée de Luciano Berio et épouse de 1950 à 1964. Elle a écrit en 1969 une pièce pour main droite, « MorsiCat(h)y » ou la main gauche essaye d’attraper un irritant moustique imaginaire, alors que la main droite joue sur les touches du piano les sons de l’insecte ! (Source : books-google.com: Maurice Hinson: Guide to the Pianist’s Repertoire)

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    Cathy Berberian avec Luciano Berio

    Avant de vous laisser (en espérant que ce ne soit pas sur votre faim), j’ai encore une petite confidence à vous faire :

    Je suis gaucher moi aussi. De la catégorie des contrariés! Mais comme je ne joue d’aucun instrument autre que le lecteur CD, ma contrariété n’est pas bien grande!

    A bientôt.


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