• D comme Duel

    Le duel est un combat singulier, assigné d'homme à homme et soumis à certains codes. En règle générale, les deux adversaires s'affrontent par les armes quand l'un a demandé à l'autre réparation d'une offense ou d'un tort. Le mot vient du latin duellum qui, selon les encyclopédies, serait soit la forme ancienne de bellum = guerre, soit celle de duo = deux. Ce pourrait d'ailleurs être un mélange de ces deux significations, car il s'agissait bien d'une forme de guerre entre deux individus.

    Duel entre Oneguine et Lenski (Eugène Oneguine de P. Tchaikovski)

    Peint par Ilya Repin, 1899

     

    Selon des documents administratifs, en France par exemple le dernier duel a officiellement eu lieu le 10 juillet 1547 en présence du roi Henri II -

    or il faut particulièrement insister sur le fait qu’il s’agissait du dernier duel « officiel », car en réalité, cette date ne peut être considérée qu’en tant que commencement d’une pratique « assidue » de duels clandestins. Et malgré les sanctions toujours plus sévères qui se mettaient en place avec les codes pénaux, cette pratique aussi illicite que détestable s’est appliquée à tous les autres pays, puisque la mort à la suite d’un duel était partout beaucoup appréciée et méritait grand respect. Dans la population, quelle qu’elle soit, il existait une image d’un personnage-duelliste courageux exécutant une danse mortelle et mourant une arme à la main et la tête haute. Dans les romans bien connus d’Alexandre Dumas sont décrits un grand nombre de duels entre les mousquetaires du roi et les gardes du cardinal Richelieu, alors que c’est bien à l’époque du cardinal Richelieu déjà que les duels étaient pourtant interdits. Et on peut citer d’aussi célèbres romans de cape et d’épée du britannique Hope, de l’espagnol Perez-Reverte, du français d’origine russe Troyat et du japonais Eiji, qui tous magnifient le duel.

    D’ailleurs, selon le travail « Le duel russe » de Vladislav Petrov, il y avait des années où le nombre total de duels en France atteignait 20 mille, et d’après des estimations modernes, au moins 25% des nobles se sont livrés au moins une fois dans leur vie à un duel. Souvent, il ne s’agissait pourtant que d’une question de forme à satisfaire, et les règles convenues rendaient une blessure quasiment improbable, ou on s’efforçait même de ne pas toucher l’adversaire. Selon des évaluations, seul un duel sur six se terminait avec des blessures sérieuses et un duel sur quatorze avec la mort de l’un des adversaires.(Source :Wikipedia + escrime-avenir.org/cntnt/fra/fehtovanie8/fra_history)

    Rien de surprenant dès lors qu’à une certaine époque, les duels sont devenus une véritable mode, qu’ils n’étaient de loin plus le seul privilège de la noblesse et des soldats, mais que bourgeois, artistes et étudiants veillaient tout autant sur leur honneur, qu’attisés par le romantisme du moment, ils jettaient le gant ou souffletaient les gens avec une facilité déconcertante, et qu’ils se duellait, soit personnellement, ou alors par mari, amant ou protecteur interposé, pour la moindre broutille.

    Il est une autre réalité encore, tout aussi surprenante, c’est qu’aucun genre musical n’a déchaîné autant de passions, de polémiques et de partialité que l’opéra et dans le Paris du XVIII siècle par exemple, les adhérents de l’opéra français ont livrés de nombreux duels contre les partisans du style italien.

    Mais il s’avère également que de nombreuses menaces de duel n’ont servi que de moyen de pression, sans jamais aboutir à une rencontre effective et que d’autres encore, livrés au fleuret moucheté, n’ont  eu que simple valeur de jeu.

    Dès lors, il ne paraît donc pas surprenant non plus que parmi cette foule de « ferrailleurs », les compositeurs, chanteurs, librettistes et musiciens n’ont pas fait exception -

    bien au contraire, et certains ont d’ailleurs manié l’épée aussi habilement et avec autant d’ardeur que leur plume, leur instrument ou leur voix.

    Mais il y a mieux encore : un certain violoniste a même longtemps sérieusement hésité entre une carrière encore incertaine de compositeur et celle de maître d’armes.

    Puis, ce ne sont pas que des hommes qui ont éprouvé le besoin de réparer leur honneur bafoué, mais, fait plus rare certes, des femmes également, des castrats aussi et, pourquoi pas, même un travesti.

    Pour commencer à tisser les fils de cette funeste activité, perpétuée pendant des siècles, voici d’abord le cas d’un duel qui s’est livré par instruments interposés et dont l’un des deux adversaires, sans pour autant avoir perdu la partie, mais grâce à une interprétation (ou une traduction) hasardeuse, a pourtant été laissé pour mort sur le carreau : 

    Selon certaines sources, le violoniste et compositeur de la période baroque Jean-Marie Leclair (1697-1764) serait mort en duel.

    Or, si nous devons admettre que sa disparition reste toujours entourée d’un certain mystère (voir mon billet « A comme Assassinat »), sa prétendue mort en duel n’est due qu’à une mauvaise interprétation, ou une mauvaise traduction, car si Leclair s’est effectivement livré à un duel qui l’a opposé à Locatelli, celui-ci a été purement musical - une joute instrumentale donc entre musiciens, qui a eu lieu en 1728 à Kassel et de laquelle les virtuoses sont d’ailleurs sortis gagnants tous les deux puisque, selon un témoignage, Leclair a joué « comme un ange » et Locatelli « comme un diable » (Source : google.ch/search?q=jean-marie+leclair+mort+en+duel)

    Jean-Marie Leclair

     

    Les cas suivants, nombreux et pour des motifs très variés, souvent futiles d’ailleurs, sont des provocations en duel restées sans suite, car suffisantes pour calmer bien des esprits échauffés. Pour le plus grand bonheur des mélomanes il faut bien le dire! Par contre ils prouvent bien que la musique n’adoucit pas toujours les mœurs (alors que celles-ci en avaient jadis déjà et en ont encore bien besoin) :

    Celui qui est devenu plus tard le vénérable cantor de Leipzig, Johann Sebastien Bach, semble avoir été d’un tempérament assez fougueux dans sa jeunesse. On rapporte ainsi qu'il n'a pas hésité à tirer l'épée à Eisenach contre des élèves qui voulaient le bâtonner...

    Bach était-il donc porteur d’une arme ?

    Eh bien, il semble que oui, et on sait même qu’il a possédé une épée d’argent, qu’il a léguée plus tard à l’un de ses fils.

    D’ailleurs, cette pratique de sortir armé dans les rues d’Arnstadt et de Leipzig n’était pas aussi saugrenue qu’elle peut nous paraître aujourd’hui, car il semble que la nuit tombée, les rues de ces villes du 18e siècle n’offraient pas d’avantage de sécurité que les rues de n’importe quelle grande ville de nos jours.

    Ainsi, dans les registres de la cour d’Arnstadt, on peut lire que Johann Sebastien Bach (1685-1750) a été impliqué dans une bagarre. Cet incident s’est produit à Arnstadt, où le jeune Bach s’est moqué d’un bassoniste, Johann Heinrich Geyersbach, qu’il a publiquement traité de « béjaune » (anciennement pour blanc-bec). Un soir, en rentrant à la maison, son chemin a croisé celui de Geyersbach qui, passablement éméché (il a admis devant le conseil ne pas très bien se rappeler de ce qui s’était passé), a demandé à Bach la raison de cette insulte. Bach lui a répondu et Geyersbach a alors engagé un pugilat. Ce qui s’est passé ensuite, vu d’une perspective moderne, reste plutôt mystérieux (bien que…). Apparemment, afin de se défendre dans cette bagarre, Bach aurait tiré son épée. Des amis du bassoniste sont alors intervenus pour faire cesser la bagarre, ne tenant pas à voir leur ami se faire embrocher. Selon certaines autres sources, Bach aurait alors été provoqué en duel. Heureusement, cet incident s’est terminé par de simples réprimandes de la part du conseil - car imaginez que Bach se soit fait tuer à l’âge de vingt ans pour une telle vétille!  (Source : chrismartin88.livejournal)

    Sa musique ressemble à celle de Vivaldi, pourtant l’auteur s’appelle Nicola Fiorenza (vers 1700-1764), un napolitain qui a bénéficié à l’époque d’une belle renommée, même jusqu’à la fin du XIXe siècle, mais qui est tombé aux oubliettes par la suite. Depuis 1743, il était professeur de violon, alto et double basse au Conservatoire S. Maria di Loreto. Il a laissé une trentaine de compositions, essentiellement instrumentales, mais aussi le souvenir d’un caractère épouvantable qui a écourté sa carrière d’enseignant. On rapporte qu’il flanquait des raclées à ses élèves ou pire, qu’il les provoquait en duel à l’épée pour un si ou pour un no ! A partir de 1760, des plaintes se sont élevées contre lui et certains élèves ont même abandonné leurs études - en conséquence de  quoi, la direction du Conservatoire a été amenée à se défaire de lui en 1762. (Source : Wikipedia)

    Un évènement héroique illustre ce qui parfois peut arriver après un concert. Suite à une représentation, Hector Berlioz et Franz Liszt (1811-1896) ont accepté une invitation à une réception donné par le prince Rohan dans sa résidence, ou le champagne a coulé à flots jusqu’au petit matin. Le virtuose hongrois n’a toutefois pas très bien tenu l’acohol, et sur le chemin du retour à travers Prague, il s’est pris de bec avec un Tchèque, dispute qui a vite tourné au vinaigre et qui s’est terminée en une provocation en duel à l’épée – provocation qui est toutefois restée sans suite puisque le Hongrois fougueux était saoul comme une grive. Le lendemain à midi, il devait se produire devant une audience sélecte, mais à onze heures et demi, le fameux pianiste dormait encore. Des amis l’ont alors réveillé juste à temps et l’ont emmené en carosse sur le lieu du concert. Or, selon des témoignages, Liszt a joué à cette occasion comme jamais auparavant. « En vérité, il existe un Dieu – pour les pianistes » s’est même exclamé Berlioz en se rappelant ce voyage à Prague. (Source : stories.czechtourism/ en/story/prague/stars-of-the-musical-firmament) 

    L'une des premières traces de la contralto Rosaura Mazzanti, native de Florence, date de 1710, alors qu'elle a chanté Costanza dans la « Griselda » d'Albinoni à Pavie, avec la soprano Maria Giusti et le contralto Francesco Braganti. Ce dernier a fait scandale en refusant de chanter l'un des airs de Corrado au tempo indiqué (allegro) et a considérablement alangui le passage. La jeune Rosaura, sur scène à ce moment-là, s’est alors promenée distraitement en attendant que le castrat daigne terminer son air. La tension entre Mazzanti et Braganti est devenu telle que leurs protecteurs respectifs, issus de la noblesse, ont projetté de se batte en duel, après l'interruption des représentations !

    Or, la rencontre n'a finalement jamais eu lieu -

    l'air de Braganti a par contre été modifié ! (Source : quellusignolo.fr/contraltos/mazzanti)

     

    Joseph-Barnabé Saint-Sevin dit L’Abbé le fils, (1727 - 1803), était un enfant prodige, violoniste virtuose, compositeur de talent et auteur d’un grand classique : « Les Principes du Violon », la meilleure méthode française de son siècle.

    Or notre musicien a déposé, le 12 février 1752, une plainte contre un certain Constantin qui l’aurait injurié, traité de polisson et de jean-foutre, provoqué en duel alors qu’il était en robe de chambre, et menacé de lui couper les oreilles, puis de l’assassiner et de le tuer. Tout cela à propos d’une obscure question de prêt de vaisselle d’argent. Mais dès le lendemain la plainte était retirée, le nommé Constantin ayant fait des excuses. (Source : saint-sevin.pagesperso-orange.fr/pagevie)

    C’est dans le salon de Marie d’Agoult, en 1836 à l’hôtel de France, que Frédéric Chopin (1810-1849), encore meurtri d’un échec sentimental, a fait la connaissance de George Sand, mais leur liaison n’a commencé qu’en juin 1838, à Nohant, le petit château que George Sand habitait en été. Or c’est George qui a initié Frédéric aux aspects sensuels et sexuels de l’amour, et qui s’est occupé de son bien-être physique. Chopin l’a appelé Aurora, ou Aurore, manifestement incapable d’appeler une femme George. Quand à elle, elle a suivi l’exemple du comte Gryzmala, ami de Chopin, en l’appelant par son nom d’enfance, Frycek. C’est elle également qui a rompu la liaison qu’elle entretenait encore à ce moment là avec le romancier Félicien Mallefille, qu’elle a prié de quitter Nohant. Venant juste de rédiger un portrait flatteur de Chopin pour la « Revue et Gazette Musicale de Paris », Mallefille était tellement fâché quand il a réalisé qu’il venait d’être supplanté par Chopin quel seule l’intervention du comte Gryzmala l’a pu empêcher de provoquer Chopin en duel. (Source : open.salon.com/blog/shiral/2010/03/15/chopin warsaw to paris) 

    Félicien Maillefille

    Après des tournées en tant que virtuose, le pianiste et compositeur allemand Ludwig Schuncke, appelé également Louis Schunke (1810-1834), s’est installé à Leipzig en 1833. Ensemble avec Robert Schumann, il a fondé la « Neue Zeitschrift für Musik » (Nouvelle revue pour la Musique). En remerciement pour sa dédicace de la « Grande sonate » op.3 (dédiée à son ami R. Schumann), ce dernier lui a dédié peu de temps après sa « Toccata » op. 7 (dédiée à son ami Louis Schunke).

    La relation étroite entre les deux hommes était probablement née d’une querelle qui a impliqué le compositeur Otto Nicolai, également à Leipzig. Croyant que son nom avait été sali par Nicolai, Schuncke a convoqué ce dernier à un duel, et a demandé à Schumann d’être son second. Or le combat n’a jamais eu lieu, alors que l’amitié entre Schumann et Schunke a perduré. (Source : Schumann, the inner voices, de Peter Ostwald, Northeastern Universitiy Press, 1985)

    Ludwig Schunke sur son lit de mort

      

    En 1830, Richard Wagner (1813-1883) se trouvait à Leipzig et l’idée d’une vie estudiantine lui plaisait tellement qu’il a décidé d’entrer à l’université. Avec son arrogance habituelle, il n’a pas choisi le chemin habituel de s’y inscrire, mais s’est tout droit dirigé vers le recteur pour le convaincre de ses valeurs. Une fois admis, il s’est lancé sans réserve dans une vie dissolue d’étudiant – la principale attraction de Leipzig. Il a décidé de vivre cette vie jusqu’au bout, même au risque de se dueller – on prétend qu’il n’était que trop heureux de provoquer d’autres étudiants en duel mais que, heureusement pour l’avenir de son art, il n’avait jamais à se battre à aucun des duels auxquels il avait si complaisamment convoqué ses adversaires ! (Source : wagner-tuba.com/wagner/student)

    Une autre source confirme qu’en 1831, à Leipzig, l’étudiant Richard Wagner participait fréquemment à des beuveries, qu’il perdait la pension de sa mère sur les tables de jeux avant qu’un coup de fortune lui permettait d’éponger ses dettes - et qu’il a échappé à trois duels à l’épée dans des circonstances étonnamment hasardeuses. (Source : Discovering Lohengrin-Revealing Richard Wagner's Genius -Suite101.com)

     

    A sa sortie, l’opéra « Faust » de Charles Gounod (1818-1893) a été controversé, et de nombreux critiques l’ont jugé beaucoup plus sophistiqué que les œuvres précédentes. L’histoire veut qu’un critique musical s’est même permis d’écrire que cette oeuvre était tellement supérieur à tout ce que le compositeur avait jamais écrit auparavant qu’elle ne pouvait pas être de lui !

    Gounod, offensé, l’a alors provoqué en duel - suite à quoi, le critique est bien vite revenu sur sa déclaration ! (Source : thefamouspeople.com/profiles/charles-gounod) 

    Charles Gounod

    Et puisque « Faust » de Gounod précisément a été à l’origine d’une provocation en duel, quoi de plus naturel en sorte que d’illustrer cet anecdote avec le duel entre Faust (Francisco Araiza) et Valentin (Walton Grönrgoos), qui a eu la sottise de se séparer de la médaille que lui a donné Marguerite, ce qui le laisse sans protection face aux sortilèges de Mefisto et qui permet à Faust de le tuer sans difficultés :

     

     

    Lucien Dautresme (1826-1892) a activement participé à la révolution de 1848, puis démissionné de la marine pour se consacrer à la musique. I1 a reçu les conseils de Meyerbeer, alors grand-prêtre de la vie musicale à Paris, et quelques-unes de ses oeuvres lyriques, sans doute influencées par l'auteur du « Prophète », ont connu un certain succès dans les années 1860-1870. Ayant vu ajourné à plusieurs reprises la représentation d'un de ses opéras-comiques, « Cardillac », au profit d'oeuvres d'autres musiciens et s'estimant ainsi atteint dans sa dignité d'artiste, Dautresme a provoqué en duel le directeur du Théâtre Lyrique, Léon Carvalho. Comme celui-ci a refusé de se battre, Dautresme s’est alors livré sur lui à des voies de fait qui l’ont fait condamner à six mois d'emprisonnement. « Cardillac » a finalement été représenté la veille du jour où son auteur est entré en prison  - celui-ci n’en a donc guère eu l’occasion de suivre la courte carrière de son oeuvre! (Source : x-musique.polytechnique.org/pub/musicien/fleury)

     

    Lucien Dautresme

    Notons encore que Dautresme, après cette aventure, ne pouvait conserver ni grand goût ni grand espoir en fait d'art. Il s’est fait journaliste, et pour dernier métier s’est jeté dans la politique, est devenu député, puis ministre du commerce en 1887-1888, ensuite Commissaire général de l'Exposition universelle de 1889 et finalement sénateur, mais hélas que quelques mois, puisqu’il est mort, à Paris, le 18 février 1892. (Source :archive.org/stream/guidemusicalrevu189440brus/ guidemusicalrevu)

    Inconstance, quand tu nous tiens !

     

    Quand en 1866, Louis II de Bavière a fait part à Richard Wagner de son intention de lui rendre visite pour son anniversaire à Tribschen, il a mis ce dernier dans l’embarras le plus total car cette visite devait avoir lieu à un moment ou Cosima von Bülow se trouvait avec Wagner, alors que son époux légitime, Hans von Bülow (1830-1894), était resté à Munich et que la guerre civile ravageait l’Allemagne..Or jusque là, Wagner et Cosima avaient tout fait pour cacher leur relation au roi, car ils craignaient que le support financier plus que généreux qu’il accordait à Wagner allait s’évaporer en l’air si il venait d’apprendre leur adultère, lui qui prenait Cosima pour une épouse et mère exemplaire. La présence de Cosima sans son époux à Tribschen devait donc n’être qu’une coïncidence, voulue par la nécessité de prendre la dictée pour une autobiographie de Wagner.

    Les deux larrons auront bien pu leurrer Ludwig, mais quand les nouvelles de la visite du roi ont filtrés, la presse s’est déchainée. Le roi, ont écrit les journaux, s’est éloigné de ses devoirs à un moment de crise pour un musicien intriguant et sa putain. Cette fois-ci, le ménage à trois ne passait plus sous silence. Bülow devait défendre l’honneur de sa femme, et le sien. D’une manière typique, il a donc provoqué l’éditeur du journal (le Dr. Zander du Volksbote) en duel -

    que celui-ci a refusé.

    Cosima et Wagner ont ensuite manipulé le roi afin qu’il écrive une lettre à leur sujet. Ce qu’il a finalement fait, en prenant la relation Cosima-Wagner pour ce qu’elle était, et sans leur couper les vivres. Désillusionné, il a simplement cessé tout contact pour un certain temps. (Source : francisbarnhart.com/projects/siegfried-idyll/)

    Hans von Bülow 

    En voilà un homme qui mérite le titre de véritable gentlemen (ou de cocu bienheureux) !

     

    Le chef d’orchestre Hans Richter, qui a crée la Symphonie N° 3 de Johannes Brahms en 1883 à Vienne, a surnommé cette oeuvre l’héroïque en référence avec la troisième symphonie de Beethoven. L’accueil était bien meilleur que pour la 2ème, mais bien que Wagner était déjà décédé en début de l’année, la querelle publique entre Brahms et Wagner.n’était pas encore périmée. Des membres fanatiques du culte Wagner ont essayé d’interférer lors de la première, et le conflit entre les deux factions a failli se terminer en duel. (Source : Wikipedia)

     

    On prétend que le redoutable critique français Oscar Commettant avait été provoqué en duel par George Bizet (1838-1875) suite à la parution, après « Carmen », d’un article insultant. Toujours est-il, selon Emmanuel Bondeville, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-arts, que Bizet a rencontré Commettant au Conservatoire et a fait semblant de l’étrangler de telle sorte que l’autre a eu grande peur de payer très cher des propos qu’il aurait mieux fait de laisser dans son encrier :

     « M. Bizet est un jeune musicien d'une grande et incontestable valeur qui produit de détestables musiques » (Oscar Commettant - Le Siècle - 27 mai 1872)

    et encore :

    « M. Bizet n'a rien à apprendre de ce qui s'enseigne et malheureusement beaucoup à deviner de ce qui ne s'enseigne pas...» !

    Avouons que la colère que ces propos ont suscité chez Georges Bizet était pleinement justifiée ! Quant au duel, qui n’a heureusement pas eu lieu, aucune source ne précise si Bizet avait prévu un duel de plaisance ou un duel à outrance, mais voici à quoi il aurait pu ressembler :

    La scène, un duel au couteau (l’arme des Navarrais) entre Don José (José Cura) et Escamillo (Bastiaan Everink), se passe au 3ème acte de « Carmen » (Deutsche Oper Berlin):

     

    La première de l’opéra maçonnique « La Reine de Saba «  de Charles Gounod (1818-1893) a eu lieu en février 1862 à l’opéra de Paris, mais l’oeuvre n’a tenu l’affiche que 15 jours, le temps que la critique s’acharne à son sujet. On lui a porté la grande accusation de wagnérisme, leitmotif d’une certaine critique parisienne dont ont eu à souffrir également Bizet, Saint-Saëns et Massenet. Gounod était atterré par cet accueil et à un critique musical qu’il a rencontré à Baden-Baden, il a dit qu’il était en deuil, parce qu’il venait de perdre une femme qu’il avait profondément aimé : La Reine de Saba ! A Baden-Baden également, lors d’une discussion au sujet des mérites de ce même opéra, George Bizet, un fervent admirateur de Gounod, a provoqué le librettiste Emilien Pacini en duel, démarche dont seul le compositeur de la musique attaquée a réussi à l’en dissuader ! (Source: Programme of the fourth annual Music Festival of the new Bedford Choral Association (1895)  

     

    Impulsif, coléreux à ses heures, il s’en est fallu de peu que Jules Massenet (1842-1912) ne se batte en duel avec le célèbre baryton Jean Lassalle qui, pendant les répétitions, avait eu l’imprudence de critiquer l’interprète féminine de l’opéra  «Mage». (Source : massenet.pagesperso-orange.fr/Biographie)

    Durant les préparations de la représentation de « Pelléas et Mélisane » de Claude Debussy, à l’Opéra-comique de Paris, des incidents se sont produit qui auraient pu en faire un échec cuisant. Debussy avait reçu l'autorisation du librettiste Maurice Maeterlinck (1862-1949) d'utiliser son livret à la seule condition que sa compagne, Georgette Leblanc (sœur de Maurice Leblanc, l'auteur des aventures d'Arsène Lupin), chante le rôle de Mélisande. Mais l'Opéra-comique et le compositeur ont accordé le rôle à Mary Garden, une jeune soprano américano-écossaise. Debussy ne pouvait s'y tromper : douée d'un physique évanescent, d'un visage préraphaélite, Mary Garden était incontestablement l'interprète idéale, au sens premier du mot, de l'héroïne de Maeterlinck. Il n'est pas jusqu'à sa pointe d'accent anglais qui n’a contribué à lui donner dans ce rôle, selon un critique du temps, réellement « l'air d'un oiseau qui n'était pas d'ici », selon les mots même du livret. Malheureusement, le librettiste a très mal pris l'éviction de Georgette Leblanc et a même failli, selon plusieurs témoignages, provoquer Claude Debussy en duel. Et le 14 avril 1902, à la veille de la première, Maeterlinck, a confié dans une interview au Figaro : « Le Pelléas en question est une œuvre qui m'est devenue étrangère, presque ennemie; et, dépouillé ainsi de tout contrôle sur mon œuvre, j'en suis réduit à souhaiter que sa chute soit prompte et retentissante... » Octave Mirbeau, qui avait lancé Maeterlinck en 1890, a eu le plus grand mal à calmer sa colère et a dû, très diplomatiquement, partager son admiration entre le poète et le compositeur. Il y a également eu des tentatives de sabotage, telle la dégradation de parties orchestrales sur les partitions durant les répétitions, rendant impossible l'identification des bémols ou des dièses. A bout d’arguments, Maeterlinck a même intenté un procès - que Debussy a gagné !  Et comme la chance était manifestement du côté du compositeur, c'était le succès assuré, les représentations ont fait salle comble, puis l'opéra a été donné à New-York et à Londres. Avec « Pelléas et Mélisande », opéra moderne, Debussy a été reconnu comme un compositeur d'avant garde dans le monde entier. (Source : memo.fr/Dossier.asp?ID=1084 + a525g.com/musique/claude-debussy)

    Maurice Maeterlinck

     

    La première de l’opéra « Isabeau » de Pietro Mascagni (1863-1945) a eu lieu le 3 juin 1911 au Teatro Coliseo de Buenos Aires, sous la direction du compositeur, et le succès était tel que Mascagni et la troupe ont eu plus de 50 rappels de rideau. La demande pour une première représentation en Italie est alors devenue si forte qu’à un moment donné, on a annoncé un duel entre Mascagni et le duc Uberto Visconti di Modrone, le manager de la Scala de Milan - alors que parallèlement, la Fenice de Venise s’est tout autant démenée pour une première italienne. Finalement, le duel n’a pas eu lieu, par contre, deux premières italiennes ont simultanément été données le 20 janvier 1920, l’une à la Scala de Milan sous la direction de Tullio Serafin et l’autre à la Fenice de Venise, avec Mascagni au pupitre ! (Source : answers.com/topic/isabeau-opera-leggenda-drammatica-in-3-acts)

    En voilà des concessions inhabituelles pour éviter de justesse un duel dont on ne sait pas très bien s’il avait  été convenu « de plaisance » ou alors « à outrance » - mais quelle importance, puisqu’il n’a pas eu lieu !

    Pietro Mascagni

    Le premier manuscrit du ballet chrétien en 3 actes « Uspud » a été achevé par Eric Satie (1866-1925) le 17 novembre 1892. Bien qu’il s’agissait finalement d’une oeuvre avec des intentions sérieuses, elle était pourtant sensée ridiculiser et choquer l’establishment musical parisien. Satie a commencé à la jouer à « L’Auberge du Clou », le cabaret au pied de Montmartre qui l’a employé en tant que second pianiste. Or Claude Debussy, un habitué des lieux, était le seul à prendre l’oeuvre au sérieux. Afin de faire taire toutes les plaisanteries et les moqueries, Satie a menacé de la faire présenter à l’opéra. Après quantité de lettres menaçantes et même une convocation en duel, que le directeur a décliné, il a finalement obtenu une audience chez Eugène Bertrand, directeur du Théâtre National. Dans la nuit du 16 au 17 décembre, Satie a alors, dans la plus grande hâte, dû rédiger un second manuscrit afin de donner à son travail « une forme humaine » pour l’entretien du lendemain.

    Parfaitement satisfait de cet exploit, Satie s’est alors contenté de promesses plus que vagues, et cet entretien lui a même permis ensuite de prétendre que l’oeuvre avait été « présentée » (si non jouée) à l’Opéra de Paris !

    L’ironie veut qu’après une très longue période d’obscurité, un successeur de Bertrand, Rolf Liebermann, a pris l’initiative de présenter « Upsud » - si non à l’Opéra de Paris, mais au moins à l’Opéra Comique. (Source : .satie-archives.com/web/articl10)

    Eric Satie

    Beaucoup de travail en sorte pour un piètre résultat, mais par contre, le temps a travaillé en faveur de Satie.

     

    Pendant une représentation de « La Gioconda” de Amilcare Ponchielli à Casale Monferrato, une ville entre Milan et Turin, l’audience a réagi de manière enthousiaste à un air bien chanté, et comme elle avait l’habitude, a réclamé un bis. Malgré qu’il s’agissait d’une pratique commune pour les spectateurs, le chef d’orchestre Arturo Toscanini (1867-1957) détestait ce concept de donner des bis pendant l’opéra et a refusé de répéter le morceau. L’audience était étonnée par le refus du jeune chef têtu et un officier militaire s’est particulièrement senti offensé. Il a échangé des paroles assez rudes avec le maître : « Vous êtes un jeune chef arrogant » a-t-il lancé depuis le parterre. Ce à quoi Toscanini a répondu : « Vous avez tort, chien ».

    L’audience, qui s’est rangée du côté de l’officier, a réclamé toujours plus fort un bis - qui n’est jamais venu, car Toscanini a placidement attendu que le calme revienne dans la salle, puis il a continué l’opéra.

    Or quand après la représentation, Toscanini est retourné dans sa loge, un messager l’attendait. L’officier avec lequel il avait eu un échange de mots le convoquait à un duel ! Bien que Toscanini était d’un tempérament fier et passionné, il n’avait pourtant aucune expérience dans le maniement des armes et a donc prudemment décliné le combat. Heureusement, l’officier n’a pas particulièrement insisté, et l’incident a rapidement été oublié ! (Source : Harvey Sachs : Toscanini, New York 1978, page 28)

     

    Aux alentours des années 1920, l’imprésario Serge de Diaghilev a commandité à Maurice Ravel (1875-1937) « La Valse », initialement appelée « Wien » (Vienne), a utiliser pour un ballet planifié. La pièce, conçue plusieurs années auparavant, est devenue une valse avec une pointe macabre, fameuse pour son fantastique et fatal tourbillon. Cette pièce a toutefois été rejetée par Diaghilev comme étant « non pas un ballet, mais un portrait de ballet ». Ravel, blessé par ce commentaire, a rompu ses relations avec Diaghilev. Par la suite, cette oeuvre est devenue une oeuvre de concert populaire et quand les deux hommes se sont revus en 1925, Ravel a refusé de serrer la main de Diaghilev. Ce dernier a alors provoqué Ravel en duel, mais des amis ont persuadé Diaghilev d’y renoncer. Les deux hommes ne se sont plus jamais revus. (Source : Wikipedia)

     

    La cantatrice austro-tchèque Maria Jeritza (1887-1982), qui passait aisément du soprano lyrique léger au grand soprano dramatique, a su user de sa voix tout autant que de son sex-appeal pour captiver l’audience. Appelé la « blonde bombshell » (bombe blonde) par Harald Schonberg, critique musical du Times, elle ne s’entendait guère avec Benjamino Gigli (1890-1957), un autre chanteur d’opéra bourré de tempérament.

    Giulio Gatti-Casazza, le patron du Met, les a pourtant engagé ensemble. Mais les scènes d’amour ont quelque peu été sabotés puisque pendant un baiser, elle s’est tellement tortillée qu’il a perdu pied, et une autre fois elle s’est jetée sur lui avec une telle véhémence qu’elle l’a renversé. Mais le pire s’est produit pendant une représentation de « Fedora » de Giordano où, selon le texte, il doit la rejeter – ce qu’il a fait si violemment qu’elle a chancelé à travers la scène et qu’elle a pu éviter de justesse de tomber dans la fosse d’orchestre. Furieuse, elle a refusé son aide et a chanté le reste de la scène étalée parterre. Plus tard, en coulisses, il a dit que c’était un accident, mais elle a prétendu qu’il avait essayé de la tuer. « Défend mon honneur » a-t-elle lancé à son mari, le baron von Popper, « Provoque cet homme en duel » Ce que le baron a refusé de faire ! (Source : Google books : Opera Anecdotes de Ethan Mordden, Oxford University Press, 1985)

     

    Largement inconnue en occident, la pianiste russe Maria Youdina (1899-1970), bien qu’ouvertement opposée au régime soviétique et convertie à la foi orthodoxe, était la pianiste préférée de Staline. Véritable personnage, elle était tellement étrange que tout le monde la fuiait. Vers la fin de sa vie, elle était devenue énorme, une sorte de Clytemnestre, toujurs habillée de noir, elle portait des espadrilles de sport pour ses concerts. C’était un immense talent et une propagandiste de la musique de son temps – elle jouait Stravinsky, qu’elle aadorait, Hindemith, Krenek et Bartók, à une époque où ces compositeurs étaient non seulement inconnus en Union Sovietique, mais quasimewnt interdits. Et lorsqu’elle jouait de la musique romantique, c’était très impressionnant, mais elle ne jouait pas ce qui était écrit. (…) je me souviens d’un « Deuxième Nocturne » de Chopin qui était si héroïque que cela ne sonnait plus comme du piano mais comme une trompette. Ce n’était plus du (…) Chopin, mais du Youdina. (…) Elle se promeait avec un revolver sur elle et le montrait à tout le monde. C’était vraiment du folklore. Elle disait : « Tenez-moi ce machin-là, mais faites attention, il est chargé ». Un jour, elle a eu un béguin et est tombée follement amoureuse de quelqu’un qui n’a pas repondu à ses avances ; le malheureux a dû être terrorisé. Alors, elle l’a tout bonnement provoqué en duel ! (Source : Sviatoslav Richter : Confidences. Le Monde de la Musique, Hors-série Piano)

    Malheureusement, nous ne saurons jamais si ce combat a finalement eu lieu ou non, car Sviatoslav Richter n’a pas  livré davantage de détails à ce sujet.

    Après un nombre impressionnant de provocations en duel qui n’ont jamais abouties, penchons-nous sur quelques combats singuliers bien réels, mais dont  l’issue est restée « heureuse » pour les deux antagonistes :

    Les deux amis Johann Mattheson (1681-1764) et Georg Friedrich Haendel (1685-1759) ont tiré l'épée devant le Gänsemarkt à propos d'une vétille. En effet, Mattheson avait coutume de chanter le rôle d’« Antonius » dans son propre opéra (« Cleopatra »). A la disparition de son personnage, il avait l’habitude de prendre la relève de Haendel au clavecin. Cette fois-là pourtant, ce dernier a refusé de céder la place et le ton est monté rapidement entre nos deux larrons. Haendel a échappé de peu au fer acéré de son compatriote, qui relate l'incident mieux que quiconque dans son ouvrage « Grundlage einer Ehren-Pforte », publié à Hambourg en 1740 :

    « Le 5 décembre de cette année-là (1704), lors d’une représentation de « Cleopatra », mon troisième opéra, avec Haendel au clavecin, il se produisit un incident – classique chez les jeunes écervelés qui courent à toutes jambes après les honneurs. Je dirigeais ma propre œuvre tout en interprétant Antonius, qui se donne la mort une bonne demi-heure avant la fin du spectacle. J’avais coutume, une fois cette action accomplie, de rejoindre l’orchestre pour accompagner moi-même le reste de la partition : qui d’autre que l’auteur est mieux placé pour le faire ? Mais cette fois, j’en fus empêché (Haendel refusait d’abandonner son siège). À la sortie de l’Opéra, entraînés par quelques excités, nous en sommes venus aux armes en place publique, devant une foule de badauds. Le duel aurait pu avoir une issue fort malheureuse pour nous deux si, par la grâce de Dieu, la lame de mon fleuret, en touchant mon adversaire, ne se fût brisée sur un large bouton métallique de sa veste. » (Source : http://www.musebaroque.fr/Edito/editorial0007)

    Ce a quoi il faut rajouter que les deux amis « adversaires » se sont très rapidement réconciliés – pour le plus grand bonheur des amateurs de musique !

    Le castrat Gaspare Pacchierotti (1740-1824) a passé plus de cinq ans et chanté une vingtaine d’opéras au Teatro San Carlo de Naples, a cette époque probablement la maison d’opéra la plus fameuse en Italie. Sa prima donna était souvent Anna Lucia De Amicis-Buonsolazzi, et leurs admirateurs respectifs ont vite fait jaillir des étincelles. Un supporteur de la soprano, un officier de la garde royale nommé Francesco Ruffo, s’est senti autorisé d’insulter Pacchierotti publiquement, avec un duel à la clé. En raison des relations royales de Ruffo (et aussi parce que, en tant que noble, il était protégé des persécutions), le pauvre chanteur a même passé quelques jours en prison, mais apparemment le jeune noble en personne a obtenu sa relâche.

    Une autre version de cette histoire veut par contre que Ruffo était l’amant (cavalier servente) d’une certaine Marchesa Santa Marca qui, en entendant Pacchierotti chanter dans « Didone abbandonata » de Schuster, se serait amourachée de lui. Se sentant insulté, Ruffo aurait alors provoqué le chanteur en duel, et cette fois-ci le roi de Naples en personne aurait ordonné que l’on relache Gaspare de prison. (Source : Wikipedia)

    Un très grand personnage dont on a vanté les qualités d’escrimeur hors pair jusqu’à la cour d’Angleterre, mais dont on a brutalement étouffé les extraordinaires talents de musicien en France :

    Joseph Bologne de Saint-George, plus connu sous le nom de Chevalier de Saint-George ou, plus simplement, Saint-George, était un escrimeur et musicien français né vers 1747 et décédé le 12 juin 1799. Son lieu de naissance n’est attesté par aucun document, mais les spécialistes penchent par déduction pour la Guadeloupe.

    Enfant mulâtre d'une esclave d'origine sénégalaise et d'un colon blanc (on donne très volontiers Georges de Bologne Saint-Georges comme père), le « chevalier » de Saint-George apparaît comme l'une des figures les plus romanesques du XVIIIème. Après une enfance passée dans les colonies, Joseph, fils de Nanon, elle-même esclave, qui a accompagné Dame Saint-George, est arrivé en 1749 en France et a commence une éducation de jeune aristocrate. À 13 ans, il a été en pension chez Nicolas Texier de la Boëssière, homme de lettres, homme politique et excellent maître d’armes, qui a coordonné les études du jeune Joseph et est devenu son père spirituel. Pendant les six années qu'il a demeuré chez La Boëssière, il s'est occupé le matin d'études sérieuses ; et le reste de sa journée il était employé à la salle d'arme. Saint-George a ainsi reçu l’éducation d’un chevalier français de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

    Aussi, cet élégant métis a vite été adopté par l'aristocratie parisienne pour ses multiples talents : escrimeur, danseur, séducteur, et surtout violoniste et compositeur.

    Nommé, à la suite de Gossec, à la direction du Concert des Amateurs, puis à celle de la Société des concerts de l'Olympique qui a accueillie des centaines de spectateurs plusieurs soirs par semaine, ce noir a commandé à Haydn les six symphonies parisiennes qu'il a dirigé à leur création.

    Saint-George a été, alors, aussi réputé pour sa virtuosité que pour ses compositions. Les concertos de ce musicien prodigieux ont attiré la foule vers l'immense hôtel de Soubise (actuel siège des Archives nationales) où se produisait le Concert des Amateurs (quatre vingt musiciens), tandis que ses opéras (dont un livret a été écrit pour lui par Choderlos de Laclos) connaissent un indéniable succès populaire à la Comédie italienne, située à l'emplacement de l'actuel Opéra comique. Ses qualités de chef étaient telles que ses orchestres ont alors été considérés comme les meilleurs d'Europe. (Source : saint-george.phpnet.org + Wikipedia)

    Le chevalier de Saint-George

    Or, en 1765, un maître d’armes et ancien officier de Rouen, nommé Picard,  a insulté Saint-George en le traitant de « mulâtre de La Boessière » et l’a provoqué en duel. Saint-George a d’abord refusé, mais son père a insisté et lui a promis un nouveau carrosse s’il gagnait. Lors du duel, dans la ville de Rouen, Saint-George est rapidement sorti vainqueur.

    Sa première défaite, il l’a subie l’année suivante, dans le combat contre le fameux escrimeur italien Giuseppe Gianfaldoni, qui a loué Saint-George et qui lui a dit qu’il serait bientôt le meilleur escrimeur du continent européen.

    Gianfaldoni avait raison, car Saint-George est vite devenu une autorité dans l’art et la science des armes. Il a été admis comme professeur à l’Académie Royale.et est devenu connu comme le « Dieu des armes ». Pour atteindre un tel niveau à un si jeune âge, il a du investir des efforts énormes, ceci malgré ses capacités naturelles, mais ce qui est plus remarquable encore, c’est qu’il n’a de loin pas pu vouer tout son temps à ces activités puisque pendant la période qu’il a développé sa technique formidable d’escrimeur,  il a également fait de remarquables progrès dans ses études musicales ! (Source : chevalierdesaintgeorge. com/bio)

    Plus tard, dans le sillage du duc d'Orléans, Saint-George a multiplié les voyages à l'étranger. Il a fréquemment été à Londres où le futur Philippe Egalité a régulièrement puisé des projets progressistes. Saint-George est rapidement devenu la coqueluche de la gentry, à telle enseigne que le prince de Galles, devenu son ami, a entrepris de lui faire croiser le fer avec l'autre français célèbre de la capitale anglaise, le chevalier d'Eon. Ou plus exactement la chevalière, car Monsieur de Beaumont a été prié quelques années plus tôt de se vêtir en femme, sur ordre du roi transmis par Beaumarchais. Organisé le 9 avril 1787, le « fencing match » a été l'un des événements mondains de l'année. Sans doute cette rencontre a-t-elle aussi contribué à inspirer à Saint-George le thème de l'opéra qu'il a composé peu après : « La fille garçon ». L'intrigue s'avère toutefois nettement moins primesautière qu'il n'y parait de prime abord. C'est, en effet, l'histoire d'une veuve de soldat qui pour faire échapper son dernier enfant à la mort au combat le travestit et l'élève en fille. (Source : saint-george.phpnet.org/html/bio06)

    Quant au combat entre les chevaliers de Saint-George et d’Eon, auquel tout ce que l'Angleterre a possédé de grands noms et de belles dames y a assisté, il est devenu historique et a laissé des traces picturales non seulement dans les gravures anglaises mais aussi dans les collections de la Couronne d'Angleterre. Le duel s’est terminé en faveur du Chevalier d’Eon, puisque selon des témoignages de l’époque : « Sept fois Saint-Georges fut atteint par sa rivale, malgré la gêne que devait causer à celle-ci ses vêtements de femme » !

    Satire du duel d'escrime entre

    « Monsieur de Saint-George et Mademoiselle La chevalière d'Éon de Beaumont »

    Carlton House le 9 avril 1787.

    Gravure de Victor Marie Picot basée sur l'œuvre originale de Charles Jean Robineau.

    Selon certains, cet exploit sportif a marqué une évolution historique certaine, en abolissant les frontières sociales entre genres mais aussi entre les races construites depuis 1492. A ce titre, il a été immortalisé par de très nombreuses gravures et tableaux en tant que rencontre de courtoisie entre personnes de même situation sociale, de même titre et de même fonction, appartenant au même corps social. Pour d’autres pourtant, le préjugé s'est ensuite attaché à la couleur du « nègre » qu’était Saint-Georges, et c'est ce dernier caractère qu'il a finalement conservé jusqu’à la fin de sa vie – voire même au-delà :

    Ainsi, la marquise de Créquy a exprimé son indignation sur ce qu'elle qualifie de « prostitution » et qui a porté atteinte à « l'honneur militaire et national » par la fréquentation d'un être inférieur :

    « C'était grand deuil et grand pitié, mon Enfant, de voir un gentilhomme français, un chevalier de l'ordre de St.-Louis, un vieillard employé pour la couronne et connu de l'étranger, qui spadassinait comme sur un théâtre et contre un mulâtre ; avec un histrion d'escrime, un gagiste de manège, un protégé de Melle de Montesson ! (Renée-Caroline-Victoire de Froulay) » (Source : Wikipedia)

      

    Suite à un concert donné par Henri Herz, l'un des pianistes-compositeurs les plus célèbres de Paris sous la Restauration, le fondateur de la Gazette musicale, Maurice Schlesinger (1798-1871), a été provoqué en duel afin de réparer les torts infligés au pianiste par une critique pourtant polie et modérée. Voici le compte-rendu de cette rencontre, paru dans le N° 13 de la première année de la Gazette musicale :

    « Une provocation inexplicable ayant été adressée au dernier concert de M. Herz, au gérant de la Gazette Musicale, celui-ci en a demandé raison au plus violent des provocateurs, M. Billard, élève de M. Herz. Une rencontre au pistolet s'en est suivie. Les deux adversaires se sont placés à trente pas, en marchant l'un sur l'autre, maîtres de ne tirer qu'à vingt pas. M. Billard a tiré le premier, et sa balle a traversé la redingote de son adversaire ; si M. Schlesinger eût été un peu moins effacé, il était mort.

    M. Maurice Schlesinger a tiré à son tour; sa balle a frappé M. Billard au bas-ventre; heureusement le coup a été amorti, et M. Billard en a été quitte pour une violente contusion.

    Voici, comme on voit, un duel qui pouvait et qui devait être mortel de part et d'autre! Et pourquoi ce duel ? Parce que les imprudents amis de M. Herz n'ont pas voulu supporter la critique la plus polie et la plus modérée. Heureusement la presse est faite depuis longtemps à ces attaques; l'homme qui écrit aujourd'hui n'ignore pas qu'il doit toujours être prêt à soutenir son dire les armes à la main. Après ce qu'on a vu de la presse, comment y a-t-il encore des hommes qui pensent pouvoir la faire reculer devant la pointe d'une épée ou devant la bouche d'un pistolet?

    M. Maurice Schlesinger remercie aujourd'hui ses confrères, de toutes les sympathies qu'il a rencontrées parmi tous les membres de la presse; ils ont très bien jugé qu'en cela le gérant de la Gazette Musicale avait plutôt fait de cette affaire une affaire de corps qu'une affaire personnelle ». (Source : Google books)

    Et comme ce combat singulier, ainsi que le suivant, s’est réglé au pistolet, voici comme intermède la scène forte du duel lors duquel, dans « Eugène Onéguine » de Tchaikovski, Eugène Onéguine (Dmitri Hvorostovsky) tue Vladimir Lenski (Ramon Vargas) :

     

    La nature colérique du compositeur Vincent d’Indy (1851-1931), issue d’une famille de noblesse ardéchoise, l’a amené une fois à se battre en duel avec un musicien qui a manqué de respect envers Christoph Willibald Gluck, un des compositeurs les plus importants de la période classique. (Source : R. J. Stove, César Franck, sa vie et son temps)

    Mais d’Indy ne s’est pas arrêté en si bon chemin : En 1908, au Parc-des-Princes de Paris, il a encore réglé par un duel un autre différend qui cette fois l’a l'opposé au librettiste Jules Bois. D’Indy avait décidé de ne pas donner suite à un opéra écrit par Jules Bois, « Phèdre et Hippolyte ». Des accusations acrimonieuses de part et d’autre, publiés dans des périodiques,.se sont ensuivis et les deux antagonistes ont décidé de satisfaire leur honneur respectif de manière anachronique et illégale. Deux coups de pistolet ont été tirés, mais personne n’a été blessé. Et après le combat, comme si rien ne s’était passé, d’Indy s’est rendu à des répétitions ! (Source : musicandhistory.com/music-and-history-by-the-year/169-1908)

    Certains de ces combats singuliers se sont quand-même terminés dans le sang, allant du bleu (Alexandre Dumas, dans les trois Mousquetaires, ne dit-il pas : Sangbleu ! que vous m’avez fait mal !) au rouge carmin - et à quantité variable, allant de quelques gouttelettes à la flaque :

    Le castrat Gaetano Caffarelli (1710-1783) était réputé pour son caractère imprévisible et ses accès d’humeur. Sur scène, il a chanté sa version préféré sans se soucier le moins du monde de ce que faisaient ses partenaires, il les a singé ou encore a discuté avec des membres du public pendant que les autres chantaient; et hors scène il se livrait à des duels pour la moindre broutille, ce qui lui a valu de nombreuses assignations à résidence et peines de prison. 

    En 1753, sur invitation du cardinal Mazarin, il s’est rendu à Paris à la cour de Louis XV, roi de France, mais il s’est vite indigné devant le peu d’estime que ce « rustre », qui n’avait que peu d’affinités pour la musique, portait pour son talent.

    Lors d’une discussion animée sur les mérites respectifs de la musique italienne et la musique française (la « Querelle des Bouffons », voir mon billet « Q comme Querelle »), il s’en est pris à Ballot de Sauvot, un homme de lettres et librettiste appartenant à l’entourage de Jean-Philippe Rameau, qui admirait beaucoup ce dernier et qui a pris sa défense. Les deux antagonistes ont fini à se battre en duel et Caffarelli a sérieusement blessé son adversaire, suite à quoi il est tombé en disgrâce et, sur ordre de la Dauphine, s’est fait éconduire de France. (Source : Wikipedia)

    Gaetano Caffarelli

    Le récit suivant implique non seulement une représentante du sexe féminin, mais une aventurière hors du commun dont peu de gens auraient l’idée d’attribuer les exploits à une femme - à plus forte raison que la plupart du temps, la dame en question s’est habillée en homme :

    La Maupin, née Julie d’Aubigny (1670-1707), une escrimeuse, aventurière et chanteuse d’opéra, semble sortir tout droit d’une nouvelle d’Alexandre Dumas. A l’exception de deux choses. Premièrement, elle a réellement vécue, et deuxièmement, peu d’auteurs auraient eu l’idée d’attribuer ses exploits à une femme. Théophile Gauthier a emprunté son nom et ses caractéristiques pour l’héroïne de sa nouvelle « Mademoiselle de Maupin », mais en de nombreux points, son caractère n’a été qu’une pâle imitation de l’original. La vraie Maupin était une créature complexe. Bien née et privilégiée, elle savait utiliser ses amis et contacts influents afin d’obtenir ce qu’elle voulait ou pour échapper au danger, mais elle était également très fière et avait pleinement confiance en elle-même. Elle avait beaucoup de tempérament, le feu sacré et souvent la folie d’amour.

    Mlle de Maupin était, à l’exception de son sexe, la vraie image du cavalier romantique et hardi, elle était sombre, de belle apparence et une des meilleures escrimeuses de son époque. Elle était athlétique, avait une peau très blanche et des boucles auburn avec des reflets blonds, des yeux bleus, un nez aquilin, une jolie bouche et, paraît-il, des seins parfaits (ou peut-être juste une belle gorge).

    On prétend qu’elle est née avec des « inclinations masculines », d’avoir été éduquée d’une manière très masculine. Certes, elle s’habillait souvent en homme et quand elle le faisait, elle pouvait facilement passer pour un homme. Elle semble avoir eu au moins autant l’œil pour les membres de son propre sexe que pour les hommes. Et dans l’art de manier l’épée, aussi bien en démonstration qu’en combat réel, elle semble avoir été exceptionnelle.

    Elle a été instruite dans l’écriture, la danse, la grammaire et le dessin et son père, Gaston d’Aubigny, l’a lui-même formée dans l’art de manier l’épée. Il semble être parti de l’idée qu’une formation à la rapière et au fleuret était le seul moyen de se protéger dans les rues de Paris, et qu’il était déterminé à savoir son enfant sain et sauf, quelque soit son sexe.

    Enseignement dont elle semble très largement avoir  tiré profit, peut-être pas toujours à bon escient :

    Aussi, plusieurs rapports témoignent du fait qu’elle a frappé des boutiquiers et provoqué des bagarres avec de jeunes aristocrates.

    Mais voici, parmi tant d’autres, une anecdote caractéristique de cette vie pour le moins mouvementée :

    Un soir qu’elle a, comme souvent encore à cette époque, chanté pour le gîte et le couvert dans une taverne à Villeperdue, elle a rencontré un groupe de jeunes galans. Habillée comme d’habitude en homme, elle s’est fait accoster par l’un des jeunes hommes, qui semble avoir vu à travers ses vêtements : « Dis moi, mon joli oiseau, j’ai écouté ton gazouillement, mais maintenant parle-moi de ton plumage ». Ces paroles ont agacé La Maupin. Elle a repoussé le jeune homme et a attrapé son épée. Le jeune homme a répondu de la même manière, la provocation était lancée - et acceptée - et la Maupin s’est retrouvée en face de trois adversaires ! Le combat a eu lieu dans la cour de la taverne, ou elle a vaillamment battu le trio téméraire. Le duel s’est terminé quand avec son épée, elle a traversé l’épaule de celui qui l’a offensé. Son adversaire a tourné la tête jusqu’à ce qu’il a pu voir la pointe de l’épée, rougie de son sang, qui sortait de son dos. Alors la Maupin a retirée la lame, tourné les talons et est retourné dans sa chambre.

    Le lendemain, elle s’est renseignée sur la santé du jeune homme auprès du barbier du village, qui officiait également comme infirmier du village et qui a pu la rassurer en lui donner l’identité de son adversaire: il s’agissait de Louis-Joseph d’Albert de Luynes, fils du duc de Luynes et d’Anne de Rohan-Montbazon. Le soir même, Louis-Joseph lui a fait présenter ses excuses par l’intermédiaire d’un de ses compagnons. Habillé en femme cette fois-ci, la Maupin s’est alors rendue au chevet du jeune homme ; or celui-ci a insisté pour qu’elle reste auprès de lui pour le soigner, ce qu’elle a accepté de faire - et ainsi a débuté une affaire de cœur passionnée qui a durée toute leur vie. Au fil des années, chacun a pourtant eu de nombreuses autres liaisons, mais leur relation est toujours restée très particulière.

    Vers 1690, elle a fait ses débuts à l’Opéra de Paris, dans le rôle de Pallas Athena de l’opéra « Cadmus et Hermione ».

    On a dit qu’elle avait une belle voix de contralto et une mémoire phénoménale. Et même si elle n’avait aucune vraie formation en musique et, selon certains, assez peu de talent pour chanter, son apparence par contre, sa belle voix, son excellente mémoire et sa flamboyance lui ont permis d’accéder à une certaine célébrité sur cette scène ou elle a joué des caractères tels que Didon, le fondateur de Carthage, et la déesse Minerva.

    On ignore par contre si c’est à cause de sa carrière qui n’a pas immédiatement pris l’envol fulgurant souhaité, ou plus simplement à cause de son goût pour l’aventure, toujours est-il que parallèlement, elle a mené une seconde carrière en tant que duelliste professionnelle, avec beaucoup de succès.

    En 1702, elle a ajouté le rôle de Médée de l’opéra « Medus » de La Grange à son répertoire, un personnage tellement difficile que selon les dires de la grande cantatrice Mademoiselle Rochois, elle-même aurait refusé ce rôle.

    La même année aussi, André Campra a écrit son opéra « Tancrède » pour la Maupin. C’était le premier opéra à Paris écrit pour une voix de femme non soprano.

    La Maupin s’est retiré de l’opéra en 1705 et elle est décédée deux ans plus tard, à l’âge de 37 ans. (Source : Jim Burrows : The adventures of La Maupin-eldacur.com/~brons/Maupin/LaMaupin)

    Mademoiselle Maupin de l’opéra de Paris

    Arrigo Boïto (1842-1918) a étudié la musique au Conservatoire de Milan avec Alberto Mazzucato jusqu’en 1861. En 1866 il s’est battu sous Garibaldi dans la guerre des sept jours, dans laquelle le royaume d’Italie et la Prussie se sont battus contre l’Autriche, après quoi Venise a été cédée à l’Italie.

    Son seul opéra achevé, « Mefistofole », basé sur le « Faust » de Goethe, a été donné en première en 1868 à la Scala de Milan. La première, qu’il a dirigé lui-même, a été mal reçue et a provoqué des émeutes et des duels à cause de son « Wagnérisme », et l’opéra a été fermée après deux représentations. (Source: Wikipedia)

    Mais ce n’est guère le seul duel dans lequel Boïto, qui avait le sang chaud, était directement ou indirectement impliqué. Pourtant, l’histoire suivante illustre parfaitement jusqu’à quel point, à nos yeux, les raisons d’un duel pouvaient être futiles et dérisoires :

    En novembre 1893, un opéra du compositeur anglais Sir Frederick Cowen a été produit à Milan sous les auspices de l’imprésario Edoardo Sonzogno, ennemi juré de la famille Ricordi, avec lesquels Arrigo Boïto (1842-1918) par contre était très lié. Après son retour en Angleterre, Cowen s’est plaint dans une lettre adressé à son ami Boïto du comportement de Sonzogno. Dans sa réponse, Boïto a supplié Cowen de ne pas juger tous les italiens d’après Sonzogno, dont il mettait par contre la bonne foi en question. Cette lettre était évidemment privée, mais Cowen l’a publiée dans un journal londonien.et Sonzogno, furieux, a publiquement traité Boïto de « pleutre ». Boïto l’a aussitôt provoqué en duel et a promptement quitté Milan pour Naples, où Sonzogno dirigeait le Teatro Mercadante. Dès son arrivée, Boïto a choisi les seconds, mais les seconds de Sonzogno, pour des raisons bien à eux, ont refusés de les rencontrer. Les deux parties ont alors choisis d’autres seconds, qui se sont réunis et, en minimisant la gravité de l’attitude de Boïto et en justifiant la réaction de Sonzogno, ont convenu que ce duel n’aura pas lieu. Insatisfait de cette solution, Boïto était enragé et désespéré. Et c’est sur son chemin de retour qu’il a rencontré Verdi, ä Gènes, qui a essayé (et finalement réussi) et à le calmer, d’abord lors d’une discussion, ensuite avec un télégramme. (Source: The Verdi-Boïto correspondance, Marcello Conati & Mario Medici, 1994, The University of Chicago Press)

    Un autre duel a encore eu lieu le 11 décembre 1864 entre Arrigo Boïto et un certain Monsieur Verga, dont voici le récit :

    Un soir, alors qu’il était attablé au café Martini, Boïto a été témoin d’une discussion entre plusieurs personnes sur la musique. Un des clients, un certain Rovani, qui avait reconnu Boïto, a alors déclaré haut et fort qu’il détestait tout germanisme musical, que certains croates tentaient d’importer actuellement au détriment de l’école italienne. Tout un chacun a compris son allusion, et quelques uns ont même regardé Boïto qui, se sentant visé par cette remarque, s’est levé. Un second client, Varga, s’est mêlé de la conversation et a même soufflé la fumée de son cigare dans la figure de Boïto. Se sentant en minorité, Boïto lui a dit : « En ce qui vous concerne, je vous conseille de boire moins et d’aller vous coucher. Et Monsieur Varga va avoir ma réponse demain ». Le lendemain, Boïto a envoyé ses seconds et le surlendemain, le duel a eu lieu. Boïto a été légèrement blessé à la main. (Source : The Verdi-Boïto Correspondance, édité par Marcello Conati & Mario Medici, The University of Chicago Press, 1994) 

    Perdre un bout d’oreille pour une femme valait mieux que de laisser sa peau - souhaitons tout de même que la belle en question en valait au moins la peine : 

    Luigi Illica (1857 - 1919), le célèbre librettiste, a écrit, habituellement en collaboration avec Giuseppe Giacosa, pour Giacomo Puccini, mais il a travaillé également pour Alfredo Catalani, Umberto Giordano et d’autres compositeurs italiens. Ses plus fameux livrets sont ceux de « La Bohème », « Tosca », « Madame Butterfly » et « Andrea Chénier ». 

    La vie personnelle d’Illica a ressemblé parfois à ces livrets. La raison pour laquelle il est toujours photographié la tête légèrement de côté est qu’il a perdu une partie de son oreille gauche dans un duel concernant une femme. (Source : Wikipedia)

     

    La réputation du chef d’orchestre italo-américain Massimo Freccia (1906-2004) était internationale, et pourtant il n’a jamais occupé aucun poste de directeur musical d’un orchestre majeur ou d’une maison d’opéra. Pendant plusieurs années, il était l’assistant d’Arturo Toscanini, qu’il vénérait. Homme effacé avec un charme immense, il a écrit dans sa candide et amusante biographie qu’il a toujours vécu dans le présent : « J’ai fait de la musique pour ma propre satisfaction, un besoin organique dont les origines remontent dans ma prime jeunesse, et j’ai joui des plaisirs de la vie sans souffrir des frustrations dues à la vanité ».

    Or Freccia était l’une des dernières personnes à se battre en duel. Lors d’un séjour sur une île méditerranéenne, en 1934, il a été attaqué par un rival dans une affaire de femme. Freccia a donc (illégalement) convoqué son rival en duel. Comme arme, ils ont choisi l’épée ; son adversaire était un officier de la cavalerie, mais Freccia, qui n’avait pris que quelques leçons d’escrime pendant son adolescence, a suivi, dans la semaine précédent la rencontre, un cours intensif dans un club d’escrime à Naples ! Le duel a eu lieu à 05.00 heures du matin, et l’épée de Freccia a percé le bras de son rival. Après 15 minutes de soins médicaux, la défaite a été admise ! (Source : telegraph.co.uk/news/obituaries/1479614/Massimo-Freccia)

    Massimo Freccia

    Une affaire galante maquillée en différend artistique a été le point de départ d’un duel qui peut être considéré comme l’un des tout derniers du siècle dernier :

    En 1958, le maître de ballet de l’opéra de Paris Serge Lifar (1905-1986) et le Marquis de Cuevas ont réglé à l’épée un différend artistique devant les photographes de la presse. La querelle a (officiellement) eu pour origine un désaccord au sujet de la reprise du ballet de Serge Lifar, « Noir et Blanc » (connu aussi sous le titre de « Suite en blanc ») au palais Garnier par les Ballets du Marquis de Cuevas. Au cours d'une discussion un peu vive le marquis a souffleté Lifar, qui a demandé réparation sur le pré. Cuevas était alors âgé de 73 ans, Lifar en avait 54 et en raison de l’âge de son adversaire, il lui a laissé à le choix des armes. Cuevas a choisi l'épée.

    La date a été fixé au 30 mars, bretteurs, directeur du combat, témoins, médecins, entourés d'une meute de journalistes mi-médusée, mi-amusée se sont retrouvés en Normandie, à Blaru. Au bout de trois reprises Lifar a été touché, ou plutôt s’est laissé toucher, à l'avant bras. Quelques gouttes de sang règlementaires ont été versées !« J'ai cru percer mon fils » a dit le marquis, qui est tombé dans les bras de son adversaire, cinq minutes après la fin de ce duel d'opérette.

    Pour la petite histoire on remarquera sur la photo un témoin de Cuevas avec un bandeau sur l'œil : Jean-Marie Le Pen. (Source : boomer-cafe.net/version2/index.php/Blog-50-s/Le-duel-Cuevas-Lifar) 

    Et pour la petite histoire également :

    Selon d’autres sources, les deux hommes se seraient en réalité affrontés pour une affaire galante astucieusement maquillée en différend artistique ! (Source : resmusica.com/2009/02/luvre-heritiere-de-lesthetique-neoclassique)

    Maintenant, accrochez-vous bien aux accoudoirs de votre fauteuil, car de ce duel-là, il existe même une vidéo :

    Heureusement qu’il s’agit là du tout dernier duel (sic), inofficiel bien entendu mais médiatisé à outrance, du siècle passé (et, semble-t-il, du dernier duel tout court !), car je dois vous avouer que le cri perçant d’animal blessé à mort qu’a poussé l’héroique Serge Lifar m’a tellement remué les tripes que j’ai bien du mal à continuer avec un sujet aussi barbare.

    Et portant, le pire, je veux dire les duels « à outrance », avec mort d’homme à la clé, reste encore à venir :

    Le luthier napolitain Alessandro Gagliano (1640-1730), fils d’un marquis, a sérieusement étudié la musique et passablement bien maitrisé aussi bien le violon que la mandoline. De même, il a passé quelque temps à construire des luths, des mandolines et des violons primitifs. Après s’être livré à un duel qui s’est fatalement terminé pour son adversaire, il a dû quitter la ville. Gagliano s’est alors retiré dans une forêt dense à proximité de Marighanetto Borgo, où il s’est amusé à façonner des instruments en forme de violon. Puis, en maniant certains bois découpés, il a décelé leur différence acoustique, et l’envie lui est venue de fabriquer de véritables violons. Après plusieurs mois passés dans un environnement certes romantique, mais qu’il n’a peut-être pas apprécié à sa juste valeur, il s’est rendu compte que la « polizia » avait pratiquement cessée de s’occuper de son cas. Il s’est donc dirigé vers le nord et a finalement atteint Cremone où, dans les ateliers de Nicola Amati, il a acquis la dextérité nécessaire pour exercer le métier de luthier et pour devenir finalement le fondateur de l’école napolitaine. (Source : jordansandquist.com/gallery/italy/gagliano)

    Un fait assez inhabituel dans le monde de la musique est celui d’un compositeur dont l’amour des armes et des combats a prévalu sur celui de la musique -

    tout au moins pour un certain temps :

    Les capacités du jeune Giuseppe Tartini (1692-1770) étaient telles que non seulement elles lui rendaient l’étude de la musique très facile, mais elles lui ont largement laissé le temps de se perfectionner dans l’exercice de l’escrime. D’ailleurs, la salle d’armes n’a pas été le seul théâtre sur lequel il a fait briller son adresse ; il a rencontré, peut-être parce qu’il les a cherché, plusieurs occasions de se battre en duel. Selon certaines sources, il a même tué un homme dans un de ces duels.

    Ce goût des armes est d’ailleurs devenu si fort qu’à un moment donné, il a conçu le dessein d’aller s’établir dans une grande capitale telle que Paris ou Naples pour y exercer la profession de maître en fait d’armes ; projet qui a finalement été contrecarré par Cupidon qui lui a décoché une flèche en plein cœur : Tartini est tombé amoureux d’une jeune femme, Elisabetta Premazone, qu’il a épousé en secret ! Or cette demoiselle était la protégée du puissant cardinal Cornaro, qui a promptement accusé Tartini d’enlèvement. Pour échapper aux poursuites, Tartini s’est alors réfugié temporairement dans le monastère de Saint-François d’Assise, endroit où la passion du violon a repris le dessus et ou, pendant deux ans, il a soulevé l'enthousiasme des foules en jouant caché derrière un rideau. (Source : renaissancemagazine.com/music/devil + books.google/biographie universelle, ancienne et moderne, tome 44, Paris 1826)

    Une querelle entre deux clans adverses qui a abouti dans le sacrifice de quelques vies d’homme - rien que pour les mérites respectifs de deux compositeurs - voilà une issue qu’aucun des deux antagonistes en question n’a jamais vraiment souhaité. Sauf que leur avis personnel n’a pas pesé lourd dans la balance :

    Christoph-Willibald Gluck (1714 -1787) reste l’auteur célèbre d’« Orphée et Eurydice », créé en 1762. Mais, à part ce succès considérable, Gluck a été un des seuls compositeurs à être joué dans les théâtres modernes. En effet, auparavant les opéras étaient surtout construits pour donner aux chanteurs l’occasion de faire montre de leur talent en rivalisant d’ornements c’est-à-dire en « ajoutant » des vocalises aux endroits prévus par le compositeur pour le faire et donner ainsi libre cours à leur savoir-faire ainsi qu’à leurs prouesses musicales pour éblouir le public. Il va de soi que cette concentration sur l’exploit vocal se faisait au détriment de la vraisemblance dramatique et de la cohérence de l’histoire. L’« Orphée » de Gluck a donc été le premier opéra à mettre l’accent sur l’intensité dramatique tout en respectant l’importance de la voix et du « beau chant ». Le compositeur a tenté de rétablir un équilibre entre les parties chantées et les parties instrumentales. Ces réformes dans la composition des opéras ont donné lieu à de grandes querelles - comme toujours - entre « modernes » et « anciens » (Gluckistes et Piccinistes) et les partisans des deux clans en sont même arrivés au duel pour régler à l’épée l’issue de la querelle - en sacrifiant des vies pour les mérites respectifs des deux compositeurs ! (Source : associationlyriquemetz.com/pages/archives-2010-2011)

    Pour des raisons purement patriotiques, j’attribue au cas suivant une petite place à part, mais je ne puis tout de même pas ignorer (et vous laisser ignorer) une personnalité aussi reconnue - et d’origine suisse de surcroit :

    Benjamin Constant (1767-1830), Lausannois d’origine, est devenu célèbre aussi pour ses amours compliqués et ses duels, et il n’a pas hésité à brandir les armes de manière répétée. Bien qu’étant un intellectuel et une personnalité politique avant tout, je me permets de le citer ici sans trop de vergogne, puisque dans son enfance, il a suivi des leçons de musique, qu’il a été mis en pension chez son maître de musique et qu’il a joué avec virtuosité du clavecin depuis l’âge de 5 ans déjà. Rien qu’à ce titre, il mérite donc une petite place dans ce panthéon des « musiciens » duellistes. 

    Ainsi, en juin 1822, après une polémique dans la presse, Benjamin Constant s’est battu en duel avec Forbin des Issarts. Etant souffrant et ne pouvant se tenir debout; des chaises ont donc été apportées, les deux combattants s'y sont assis à dix pas l'un de l'autre, avec un bras sur l’appui, l’autre levant l’arme, et ont échangé deux coups de pistolet -

    Sans résultat ! (Source : assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche)

    Puis j’aimerais clore ce chapitre avec une histoire pour le moins rocambolesque, celle de Franz Ignaz Beck, dont on prétend  qu’il a rencontré, dans les rues de Paris, son ancien adversaire laissé pourtant pour mort sur le pavé de Mannheim :

    Malgré son nom résolument germanique, le compositeur Franz Ignaz Beck (1734-1809) (quasi-exact contemporain de Haydn) a passé le plus clair de sa carrière en France : d’abord à Marseille comme premier violon et chef de l’Orchestre du théâtre, puis à Bordeaux dans la même fonction, qu’il a gardé jusqu’à sa mort en 1809. Sa production connue compte quelque 24 symphonies. Beck est un parfait exemple de l’école de Mannheim – ville où il est né, a étudié, fait ses premières armes mais qu’il semble avoir été obligé de fuir très brusquement à la suite d’un duel.

    La seule source crédible relative à ce combat, dans lequel Beck a été impliqué suite à une histoire de jalousie, est due à son élève Henri Blanchard qui a publié le récit dans une biographie sur son ancien maître, parue dans la « Revue et Gazette musicale de Paris » en 1845. Selon Blanchard, l’adversaire de Beck aurait feint sa mort, circonstance qui a contraint Beck de s’éloigner de son pays d’origine – et que Beck n’aurait appris la vérité que de nombreuses années plus tard !

    Alors que selon d’autres sources, toujours des années plus tard, il aurait même rencontré son ancien adversaire dans les rues de Paris ! (Source : Wikipedia + Compositeurs contemporains de Michael Haydn – haydn.dk)

    Franz Ignaz Beck

    A une prochaine !

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 27 Mai 2015 à 17:33

    Dieu quel boulot ! Pas le temps de lire, là, mais je cueille au passage les noms de Maeterlinck et Satie, double tendresse.

    2
    Samedi 19 Septembre 2015 à 21:39

    Bonsoir Killman,

    J'ai découvert votre blog par hasard en parcourant l'annuaire de Eklablog et mon attention s'est porté sur votre univers car il aborde la musique classique que j'adore ainsi que l'opéra.Vos articles sont très intéressants et bien écrits, vous devez passer beaucoup de temps dessus ! smile La musique est ma grande passion avec le chant lyrique, je suis chanteuse soprano amatrice, je prend des cours de chant lyrique depuis 1 an et demi avec une professeur formidable et d'une grande patience. 

    Je vous invite à découvrir mon blog "classique et opéra" :

    http://fclassique-et-opera.eklablog.com

    J'ai également un autre blog consacré au chant & belles voix :

    http://florencesymphonia.vefblog.net

    A bientôt peut-être ? Passez une agréable semaine smile

    Florence 

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    3
    Vendredi 29 Janvier 2016 à 16:17

    Un article complet  qui allie histoire et musique, merci pour ce moment de culture autour du thème du duel !

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