• D comme Décor

    D comme Décor

    En matière de décor, le mélomane qui fréquente régulièrement les salles d’opéra est coutumier depuis longtemps déjà du meilleur comme du pire, soit des nombreux et somptueux décors de certaines superproductions comme du décor unique et ringard des théâtres de province, des éléments de scène hétérogènes ou totalement décalés, de la sobriété comme de la grandiloquence, des reconstitutions fidèlement réussies comme des transpositions gratuites les plus farfelues. Mais surtout, il s’est habitué bon gré mal gré aux décors qui servent pleinement une œuvre – et à ceux qui la trahissent totalement.

    Bien sûr, tout mélomane a le libre choix d’assister ou non à la représentation de telle œuvre plutôt qu’à une autre, selon ses goûts personnels, mais une fois le ticket en poche, il accepte implicitement de jouir ou de souffrir de tout ce qu’on lui propose sur scène. Ou autrement dit de ce qu’on lui impose. Et ce qu’on impose en même temps au chef d’orchestre, aux chanteurs et aux musiciens. Car soyons réalistes, dans la plupart des cas ni l’un, et encore moins les autres, ont droit à la parole dans le choix de la mise en scène.

    Par définition, l’opéra est avant tout de la musique, et à mon humble avis de mélomane spectateur, ce qu’on nous donne à voir devrait plus ou moins correspondreà ce qu’on nous donne à entendre. Mais en aucun cas le contrarier.

    Or, aussi longtemps que certaines mises en scène, au lieu d’exprimer visuellement les indications du livret et de rendre justice au chef-d’œuvre présenté, symbolisent au contraire soit les convictions religieuses ou politiques, ou pire encore, les phantasmes libidineux de certains metteurs en scène (de trop nombreux exemples ont défrayés la presse ces derniers temps), qui dévoilent sur le plateau de l’opéra ce que d’autres déballent à grand-peine sur le divan du psychiatre  -

    aussi longtemps donc que le spectacle sert d’opération médiatique à certains personnages (et comment mieux faire parler de soi qu’en choquant ?), ceci sans respect aucun ni envers l’œuvre et son auteur, ni envers le chef d’orchestre, les chanteurs et encore moins le public, le but véritable est tout simplement raté. Et le plaisir du spectateur se trouve grandement contrarié, voire carrément bousillé !

    Mais tout cela n’est évidemment qu’une question de point de vue et fait partie d’un discours qui a provoqué d’innombrables controverses, avec le résultat que l’on connaît, soit le même qu’obtient une voix dans le désert.

    Revenons alors à nos décors et reprenons la situation au point zéro –

    avec le cas du décor « inexistant », autrement dit de la version de concert, de la représentation d’une œuvre lyrique sans décor, éventuellement avec des costumes, mais sans mise en scène. Cette solution peut ne pas être du goût tout le monde, mais avouons qu’elle offre le grand avantage d’un spectacle qui ne repose que sur la présence des chanteurs, qui portent à eux seuls le drame mis en musique. Une solution dès lors où ce qu’on fait entendre au spectateur correspond à ce qu’on lui fait voir. Et mieux encore, où le spectateur n’est pas obligé de fermer les yeux pour s’adonner entièrement à la musique (il paraît que certains avancent ce prétexte - jusqu`à ce qu’un ronflement les trahit !), puisque l’écoute n’est jamais contrariée par ce qu’on lui donne à voir. Cette forme de spectacle peut être le choix délibéré d’une maison d’opéra soucieuse de son équilibre financier, ou alors, cas bien plus fréquent dans les pays voisins qu’en Suisse, la réponse à une grève du personnel technique qui permet d’éviter une annulation pure et simple de la représentation.

     

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    Opéra en version de concert

    Une solution intermédiaire mérite d’être citée également : celle qui s’inspire de l’espace vide, en faisant référence au metteur en scène Peter Brooks, et qui brille par une absence quasi totale de décors, de costumes et d’accessoires. Ce genre de représentation, exempte de changements de décor donc, peut parfaitement convenir à tout homo sapiens melomaniensis du 21e siècle, pour qui le temps est de l’argent et qui abhorre les ruptures et les temps morts puisque depuis sa plus tendre enfance, il a pris l’habitude de la continuité par le disque, le cinéma et la télévision.

     

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    Le metteur en scène Peter Brooks

    S’ensuit la mise en scène à décor unique. Chaque décor bien entendu, qui représente des centaines voire des milliers d’heures de travail en conception et en réalisation, est unique en soi. Mais je parle ici d’unique en tant qu’adjectif quantitatif, du décor qui reste inchangé même pour des œuvres à plusieurs actes, avec comme variante celui à transformation, qui possède une géométrie variable en fonction des étapes de l’action, soit des pivotements et des rotations qui présentent différentes surfaces planes, des murs ou des niches.

     

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    Décor unique et pivotant

    Puis nous évoluons vers la partie scénique dans son intégralité (costumes, lumières, perruques, maquillages, vidéo, sonorisations, effets en tous genres compris), ou le nombre de décors correspond aux nombres d’actes, soit 2, 3, 4 et même d’avantage (dont certains changements peuvent être exécutés à vue), puisqu’il n’y a aucune limite vers le haut, sauf celle, hypothétique, du budget -

    et l’impatience du spectateur, rapidement agacé par de trop nombreux et interminables changements de décors, surtout quand il doit rester cloué sur un fauteuil peu confortable, alors que le prix du billet l’était nettement plus.

    Je vous laisse regarder cette vidéo qui, bien mieux que des mots, vous donne un aperçu d’une telle « superproduction », en l’occurrence le « Don Giovanni » de W. A. Mozart dans une mise en scène du célèbre réalisateur, scénariste et producteur italien Franco Zefirelli, donnée en avril 1990 au Metropolitan Opera, avec Samuel Ramey, Carol Vaness et Karita Matila, sous la baguette de James Levine :

     

    Un vrai régal, autant pour les oreilles que pour les yeux.

    Mais finalement, tous ces décors coûteux, qu’ils soient raffinées, classiques, abstraits, oniriques, réduits à la partie congrue ou frisant le grand guignol, ne restent que…. des décors, des constructions éphémères, des trompe-l’œil, des panneaux coulissants, des cintres et des toiles peintes en décor, voués à des périodes de sommeil plus ou moins longues dans un hangar de stockage, en attendant soit une reprise du spectacle, soit quelques voyages dans le cadre d’une salutaire coproduction (la mutualisation des moyens ne permet-elle pas également une diminution des coûts ?), le transfert dans un musée - ou le feu.

    Or, le film-opéra a introduit au cinéma, puis par K7 et par DVD interposé jusque dans l’intimité de nos salons, ce qu’aucune maison d’opéra, aussi colossal que ce soit le budget dont elle dispose, ne peut nous offrir sur scène. Et si dans les premiers œuvres lyriques filmés, l’action se déroulait encore dans des décors de théâtre, l’inconvénient des temps morts dus aux changements de décors était de facto déjà éliminé. Mais rapidement, on offrait au spectateur exigeant non seulement la continuité, mais également d’innombrables décors somptueux, soigneusement adaptés à l’action -

    et surtout entièrement naturels.

    Ainsi, dans « La flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart, tourné en 1974 par le metteur en scène Ingmar Bergman, le petit théâtre de Drottningholm, datant de l’époque de Mozart, a été utilisé comme cadre pour le tournage, afin de l’inscrire dans une scénographie théâtrale. Toutefois, la mise en scène dépasse souvent le strict cadre de la scène, non seulement par de ponctuels gros plans sur les spectateurs ou des regards en coulisse, mais également par le dispositif des décors.

    En voici un extrait :

    Quelques années plus tard, en 1979, « Don Giovanni », film-opéra français avec Ruggero Raimondi (Don Giovanni), José van Dam (Leporello) et Kiri Te Kanawa (Donna Elvira), fascine par la beauté des scènes tournées en plein air, dans une campagne recomposée par Andrea Palladio, architecte italien de la renaissance, dont le cinéaste Joseph Losey a eu le génie de mettre en scène l’architecture des nombreux palais et villas, concentrés en Vénétie.

    A ce titre, il est important de savoir que l'idée de départ de Don Giovanni n'est pas de Joseph Losey, mais de Rolf Liebermann, scénariste du film. Ce spécialiste d'opéra, qui a présidé l'Opéra de Hambourg puis celui de Paris, tenait à démocratiser ce genre. Alors au lieu de filmer une représentation à l’opéra et de la diffuser à la télévision, il a décidé de recréer la magie sonore et visuelle de l'Opéra dans un film, tourné en décors naturels.

    D’ailleurs, le souci du détail ainsi que de la qualité a été poussé très loin. Bien que la musique pour la bande originale (interprétée par l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Paris, sous la direction de Lorin Maazel) ait été enregistrée, la claveciniste Janine Reiss a interprété tous les accompagnements de récitatifs au clavecin sur le plateau, c’est-à-dire la plupart du temps en extérieurs, ceci malgré les conditions parfois très humides, notamment le récitatif dans le marais, qui altéraient l'instrument.

    La vidéo suivante, un-making-of du Don Giovanni de Joseph Loosey, donne une idée des séances d’enregistrements en studio  et du tournage du film en décors naturels :

     

    Le summum en matière de fidélité du décor a pourtant été atteint avec les deux films-opéra de la « Tosca » de Puccini, dans des décors naturels, avec, comme cerise sur le gâteau, l’utilisation des lieux exacts de l’action désignés par l’auteur:

     La première version, réalisée en 1976 par Gianfranco de Bosio, avec Raina Kabaivanska (Tosca), Placido Domingo (Cavaradossi) et Sherill Milnes (Scarpia), a été filmée dans les endroits représentant les trois lieux de l'action, selon les indications topographiques de la partition, soit l'église Sant'Andrea della Valle, le Palais Farnèse et le Château Saint-Ange à Rome :

    Mais la même « Tosca », en 1992 cette-fois ci, avec Placido Domingo (Mario Cavaradossi), Catherine Malfitano (Flora Tosca), Ruggero Raimondi (Scarpia), le choeur et l’orchestre symphonique de la RAI sous la baguette de Zubin Mehta, va plus loin encore dans la quête de l’absolu, car non seulement la prestation des chanteurs a été captée dans les lieux exacts de l’action (il faut dire que rare sont les opéras qui collent à ce point à l’esprit d’une ville), mais aux heures indiquées dans la partition.

    Ce spectacle total d’une rare beauté, initialement présenté en direct et en trois parties, dont chacune correspond à chaque acte, et dont chaque acte a été diffusé à la même heure de la journée à laquelle l’acte se déroule, a fait couler beaucoup d’encre lors de sa diffusion directe et simultanée dans 38 pays du monde entier.

    Voici Placido Domingo, avec en arrière-plan la coupole de la basilique St.-Pierre, qui nous chante l’air « E lucevan le stelle » :

     

     

    Pour le mélomane puriste pourtant, ces grands spectacles livrés à domicile font qu’une part de la magie d’une représentation à l’opéra se perd, ceci malgré la beauté époustouflante des décors et des costumes, les voix sublimes et le talent des interprètes, la qualité parfaite du son et de l’image -

    car avec un spectateur au comble du confort, allongé en home-dress sur son canapé design, devant une installation home-cinéma avec écran plasma et enceintes surround, il y a tout de même de fortes chances que ce trop-plein de technologie l’incite trop facilement à commettre l’ultime et impardonnable sacrilège qui consiste à faire usage de la fonction « pause » de la télécommande,  donc de brutalement couper la musette aux protagonistes  -

    tout cela pour répondre au téléphone où pour chercher une cannette de bière au réfrigérateur!

    Les suédois ont alors trouvé la solution miracle afin de garantir un spectacle de grande qualité, dans des décors entièrement naturels, qui correspondent parfaitement à l’action et dont le nombre répond au nombre d’actes de l’œuvre présentée, ceci tout en maintenant certaines règles essentielles de conduite et un minimum d’étiquette pour le spectateur -

    Puisque ce sont les spectateurs (ainsi que les chanteurs et les musiciens) qui se déplacent d’un décor à l’autre ! Un léger inconvénient toutefois n’a pas pu être évité : les entr’actes !

    Le 13 et 14 juin 2008, l’opéra « Tosca » (eh oui, encore elle) de Giacomo Puccini a été présenté dans une production unique qui recréait et faisait vivre beaucoup de ses origines. Les 3 actes ont été joués sur 3 lieux historiques de la ville d’Uppsala, avec quelques uns des solistes suédois les plus réputés. Selon les indications du livret, l’action évolue autour d’évènements et lieux historiques à Rome, à la mi-juin de l’année 1800 : le premier acte prends place dans l’église baroque Sant’Andrea della Valle, l’acte II dans une pièce du Palazzo Farnese, et l’acte III sur le toit du Castel Sant’Angelo.

    A Uppsala, l’opéra a ainsi été mis en scène à trois endroits historiques différents, avec la ville en arrière-plan, et les entr’actes permettaient à l’audience de se déplacer d’un lieu à l’autre ! L’acte I a été joué dans la cathédrale, l’acte II dans le grand auditorium de l’université et l’acte III au château.

    Selon Stefan Karpe, directeur musical et personne-clé derrière ce projet unique, « les lieux sont la clé même de l’action de cet opéra. Plutôt que de reconstituer ces endroits sur une scène, l’audience a donc été amené à des endroits existants, et même des effets spéciaux tels que des sonneries de cloches et des tirs de canon sont réalisés sur place.» (Source: BBC Music avril 2008) 

    D comme Décor

    Emma Vetter dans le rôle de Tosca

    Photo de Mats Bäcker

    Alors, en route chers mélomanes, habillez-vous pour la circonstance et chaussez-vous confortablement, car les cathédrales ne sont pas toutes chauffées - et toutes les cours ne sont pas pavées de marbre.

    Quant à moi, je vous dis à une prochaine fois !

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 5 Décembre 2013 à 00:50

    Bonne nuit
    merci pour la visite.
    y

    .

    2
    Jeudi 21 Août 2014 à 21:45

    Bonsoir à vous,

    J'ai découvert votre blog par hasard grâce à l'annuaire d'Eklablog, intéressée par le sujet.Votre blog est intéressant et complet ! J'aime beaucoup la musique classique et l'opéra, j'aime beaucoup cet article sur les décors d'opéras, ils sont souvent superbes et les opéras sont des lieux tellement magnifiques ! J'espère m'y rendre un jour, jusqu'à présent je n'ai pas eu l'occasion.

    Outre la musique, le chant est ma passion depuis que je suis enfant donc cela fait plusieurs années.Depuis janvier je prend des cours de chant lyrique avec une professeur mezzo-soprano; j'adore chanter du classique et des airs d'opéras, de temps en temps de la variété.

    Je vous invite à visiter mon blog consacré au chant & belles voix dans divers styles musicaux.

    A bientôt peut-être ? Passez une agréable soirée.

    Florence

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