• B comme Bordel

    Ce gourmet qu’était le grand pianiste Artur Rubinstein composait ses programmes comme un menu : du hors-d’œuvre pour ouvrir l’appétit aux volutes envoûtantes d’un grand cigare en final. Quand le chef Zubin Mehta lui a demandé dans quel ordre il souhaitait aborder son concert, par Saint-Saëns ou par Beethoven, Rubinstein a répondu: « Par Beethoven! On va d’abord à l’église et ensuite au bordel! » (Source : Télérama N° 2773, 20.10.99; Bernard Mérigaud: « C’est injuste, mais je suis le plus grand »).

    Nous voilà donc en très respectable compagnie pour effectuer une visite (purement virtuelle, je vous rassure) de cet établissement qu’on nomme communément un bordel. Mais comme je vous sais pudique de nature, donc réticents, je vous suggère de vous attarder pour l’instant encore dans l’entrée et d’écouter d’abord à quoi ressemble ce à quoi Rubinstein a fait allusion :

    Il s’agit du Concerto pour piano et orchestre N° 2 en sol mineur, op. 22 de Camille Saint-Saëns, dont le mythique Artur Rubinstein justement interprète ici l’Andante sostenuto, accompagné par le London Symphony Orchestra sous la direction d’André Prévin :

    Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais si c’est cette oeuvre qui est représentative pour la musique de bordel, eh bien excusez ma franchise, et au diable toutes les conventions, mais moi j’y passerais mes journées et mes nuits à l’écouter!

    Mais tout est dans la nuance, car ce qui a permis à l’un de tourner en dérision une oeuvre qu’il a pourtant intégré dans son répertoire et qu’il a joué souvent, avec talent, plaisir et succès, permet à un autre de se distancer :

    Vers la fin de l’année 1940, l’épouse d’Olivier Messiaen est tombée gravement malade et a dû être interné dans un sanatorium. A peu près en même temps, Messiaen est tombé amoureux d’une de ses élèves, la talentueuse pianiste Yvonne Loriod. La combinaison de ces circonstances a été l’inspiration pour une trilogie sur le thème de l’amour impossible. La seconde de ces oeuvres, la monumentale symphonie « Turangalila », était une commande de Serge Koussevitzky, chef du Boston Symphony Orchestra – et elle a apporté à Messiaen  une réputation internationale.

    Paradoxalement, cette même oeuvre est à l’origine du schisme entre Messiaen et quelques uns de ses élèves. Pleine de sonorités colorées et extatiques et de rythmes entrainants, cette musique a immédiatement attirée les audiences. Quelques membres de l’avant-garde l’ont toutefois trouvé très vulgaire et Boulez par exemple, trop content de s’émanciper de l’influence du seul professeur que l’auteur du « Marteau sans maître » se reconnaisse, l’a qualifiée de « musique de bordel ». En ceci, il a d’ailleurs partagé l’hostilité de Francis Poulenc envers « la malhonnêteté de cette oeuvre, écrite pour la foule et l’élite, le bidet et le bénitier ». (Source : telerama.fr. Musiques + musicacademyonline)

    Voici donc ce qu’il en est du sens figuré du mot bordel, Mais qu’en est-il du même terme au sens propre ?

    Pour le savoir, il n’y a qu’un seul moyen –

    franchir le pas et entrer dans le salon d’accueil dudit établissement.

    Toutefois, il va de soi qu’avec ce thème, on touche un point très sensible de la vie de nombreux compositeurs et musiciens et artistes. Rappelez-vous, quand vous étiiez gosses, il n’y avait que les bons et les mauvais – point barre. Maintenant, nous sommes assez grands pour accepter que les personnages historiques que nous sommes censés admirer avaient tous leur propres problèmes. Apprendre à connaître ces problèmes ne rend les biographies que plus intéressantes et nous aide à nous référer à ces personnages en tant qu’êtres humains. Or, nous admettons aisément que certains d’entre eux ont accompli de grandes choses, alors que nous ne pouvons pas accepter chaque chose qu’ils ont faite. Et pourtant, ils peuvent très bien être des héros - tout en n’étant que des hommes !

    Soyons donc indulgents !

    Or, le personnage clé de cet établissement est sans aucun doute la maîtresse de maison, icelle qu’à une autre époque on a respectueusement nommée « Madame », que je vais vous présenter maintenant et qui a connue ses heures de gloire dans les années 1900-1925 :

    Issue du Conservatoire de Vienne, la pianiste de concert tchèque Marguerite Volavy, car c’est d’elle qui s’agit, a été engagée, sur la recommandation de P. I. Tchaikovski (excusez du peu), comme soliste à l’Imperial Russian Symphony Orchestra. 

    Pendant les heures de gloire d’Ampico (American Piano Company), cette artiste de grand talent a enregistré, sur des pianos de reproduction construits par cette firme, de nombreuses œuvres, dont le concerto en la mineur de Grieg.

    Femme imposante, Marguerite Volavy a laissé son empreinte musclée sur de nombreux rouleaux. Parmi ses collègues, elle était généralement connue comme « Madame », non pas pour des raisons de politesse, mais parce qu’on a dit d’elle qu’elle ressemblait à une « Madame » de bordel ! (Source : pianola.org/reproducing/reproducing_ampico.cfm)

    B comme Bordel

    Marguerite Volavy en train d’enregistrer pour Ampico –

    À New York, en automne 1917.
    (Photo courtesy: The International Arcade Museum)

    Voici un extrait du « Concerto pour piano en la mineur » d’Edvard Grieg, enregistré (sans accompagnement orchestral bien entendu) par Marguerite Volavy sur Ampico Lexington (rouleau N° 100645);

    Avouez que c’est plutôt insolite comme situation, une « mère maquerelle » qui interprète du Grieg! Car habituellement, le rôle de la « cheville ouvrière »  de chaque lupanar est de tout autre nature, et plutôt du côté caisse que du côté piano, alors que la tâche de faire le plus agréablement possible passer le temps à ces messieurs dans le salon, est généralement confiée à un pianiste (ou un pianoteur, selon les moyens de la maison), mais qui par contre n’interprète que très exceptionnellement des œuvres du répertoire classique.

    Pourtant, on a connu des exceptions, qui s’adonnaient soit à la répétition de doubles octaves, soit à la mise en note de motifs entiers – et même à des concerts complets. Curiosité malsaine de ma part : ont-ils quand-même joint l’utile à l’agréable, ou se sont-ils bornés à exercer leur métier à leur corps défendant? Nul ne le sait, ou disons que ceux qui savaient ont fait preuve d’une discrétion exemplaire :

    Quand il a complété son « Concerto pour piano N° 2 », en été 1881, Johannes Brahms s’est ironiquement référé à ce travail débordant en parlant d’un tout petit, minuscule concerto pour piano avec un minuscule bout de scherzo. Sa structure en quatre mouvements a incité quelques critiques de se référer à ce « Concerto en si bémol » en parlant d’une « Symphonie avec piano obbligato ». Dans les années 1930, l’oeuvre était solidement établi dans le répertoire de concert, et Vladimir Horowitz l’a connu depuis quelque temps déjà. Il a entendu Schnabel l’interpréter avec Furtwängler et la Philharmonie de Berlin dans les années 1920 et peu après, il l’a rajouté à son propre répertoire. Les passages intimidants de doubles octaves étaient déjà légendaires et Horowitz n’a pas cessé de raconter l’histoire de les avoir pratiqués sur un piano droit dans un bordel de Dortmund avant le concert dans cette ville allemande. (Source : academia.edu/2903262/Great_Pianists_Horowitz_1904-1989)

    Si je vous confirmais que dans ces années là, en Allemagne, seuls les bordels disposaient de pianos, droits en plus – me croiriez-vous ?

    Dans la capitale tchèque, de folles histoires circulent encore de nos jours au sujet de Gustav Mahler. Depuis 1866, à Prague, il existait un établissement, aujourd’hui disparu, du nom de « Roter Pfau » (Paon rouge), connue aussi sous le nom de « Gogo ». En réalité, il s’agissait d’un bordel, luxurieusement équipé et réservé à une clientèle très exclusive. Des fauteuils et de grands miroirs ornaient le spacieux salon du rez-de-chaussée, d’où un escalier menait au premier étage vers les chambres, dont la « turque », la « japonaise », la « persane » ou encore le « cabinet du docteur », pièces parmi lesquelles les clients pouvaient choisir pour y être servis.

    Parmi les visiteurs célèbres, on cite Otto von Bismark, seigneur et bon vivant qui, étant autrement un homme tout ce qu’il y a d’honorable, fréquentait assidûment cet établissement pendant l’incursion de l’armée prussienne à Prague, en 1866. On raconte même qu’il est monté les escaliers 6 fois de suite en une nuit, chaque fois avec une hôtesse différente, alors que ses officiers, penauds, tuaient le temps dans le salon. Mais on y rencontrait également l’empereur autrichien Charles I, les écrivains Franz Kafka et Franz Werfel et le poète Christian Morgenstern.

    Quant à Gustav Mahler, qui dans les années 1880 occupait le poste de chef d’orchestre à l’Opéra allemand de Prague, il avait, au « Gogo », la réputation d’un musicien un peu fêlé. Il arrivait toujours vers minuit, après la fin d’un concert, et s’élançait en toute hâte dans l’escalier qui menait au premier étage où dans la chambre japonaise il y avait un piano, sur lequel il mettait aussitôt en notes les motifs musicaux qui lui étaient venues à l’esprit. A son domicile, il ne souhaitait probablement pas déranger les voisins (ou il n’avait pas de piano droit !). Habituellement, il n’acceptait pas d’être importuné par la présence des filles et quand il partait, le matin, il payait toujours le café et quelques bouteilles de champagne, qu’il ne buvait d’ailleurs pas! (Source : stories.czechtourism.com/en/story/prague/stars-of-the-musical-firmament)

    B comme Bordel

    Gustav Mahler

    Hasard (ou ironie) de l’histoire : après le décès, en 1911, de Gustav Mahler, sa veuve Alma, qui dans sa jeunesse avait commencé des études de composition (et plus puisqu’entente) avec Alexander von Zemlinsky, s’est remariée avec l’architecte Walter Gropius, puis s’est lancée dans une relation extraconjugale avec l’écrivain Franz Werfel, qu’elle a finalement épousé, en troisième noces en 1929 (vous me suivez toujours ?). Le même Werfel donc qui, des années auparavant, avait fait une partie de ses classes au « Paon rouge », comme quelques lustres avant lui un certain Mahler déjà.

    Le poète et librettiste italien Lorenzo da Ponte, a qui nous devons les livrets des principaux opéras de Mozart, a suivi des études classiques, reçu les ordres mineurs en 1770 au séminaire de Portogruaro et été ordonné prêtre en 1773. La même année, il a déménagé à Venise, ou il a gagné sa vie en enseignant le latin, l’italien et le français. Malgré son ministère sacré, le jeune homme a mené une vie dissolue. Alors qu’il était prêtre à l’église de San Luca, il a pris une maitresse avec laquelle il a eu deux enfants. Lors de son procès devant le tribunal des Blasphèmes, qui a eu lieu en 1779, da Ponte a été accusé de « concubinage public » et de « détournement d’une femme honnête », d’autre part, il aurait prétendument vécu dans un bordel, ou il aurait organisé les divertissements des clients. Suivant jugement en date du 17 décembre 1779, il a été banni des territoires de Venise pour une durée de 15 ans. (Source : Wikipedia + Cyrille Piot : Lorenzo da Ponte,  le librettiste de Mozart, L’Harmattan)

    A l’âge de 14 ans, Giacomo Puccini était suffisamment adroit pour devenir organiste à l’église de San Marino et de San Michele (près de Rimini). Il était également pianiste dans les stations balnéaires proches, les tavernes et, selon les dires de certains, dans un bordel. D’autres sources de revenu provenaient de la vente de tuyaux d’orgue que Giacomo et ses amis avaient volés dans les églises. (Source: Dictionnary of World Biography, the 2oth Century. Routledge Inc. New York 1999)

    Mais il n’y a pas que des pianistes et compositeurs qui ont tenté de conjuguer culture et plaisir dans les lupanars :

    Raoul Gunsbourg, auteur, compositeur et directeur d’opéra (notamment à Monaco) raconte dans ses Souvenirs qu'il a découvert Enrico Caruso alors que celui-ci poussait la chansonnette dans un bordel milanais - et qu'il lui a fait apprendre « Rigoletto » ! Or la réalité est moins romanesque. Caruso avait débuté sa carrière en 1894 et il avait déjà créé « L'Arlésienne » de Cilea et « Fedora » de Giordano au Teatro Lirico de Milan quand Gunsbourg l'a engagé. Mais il est vrai que Gunsbourg a contribué à lancer la carrière internationale du chanteur et que celui-ci, même au faîte de sa gloire, est toujours resté fidèle à Monaco. En 1915, en pleine guerre, il n'a pas hésité à traverser l'Atlantique pour donner un peu d'éclat à la saison de Gunsbourg : il a ainsi chanté « Aida » « Rigoletto », « Lucia di Lammermoor » et « I Pagliacci ». (Source : opera.mc/historique-1892-1951)

    Si la réalité s’est avérée moins romanesque, comme cet article le prétend,  cela n’empêche pas que les deux aient quand-même pu se rencontrer – à Milan donc!

    Le cas suivant est un cas à part, disons une exception à la règle, car ce personnage a carrément semé le bordel dans les bordels :

    Dans son autobiographie « Ma vie », Richard Wagner relate les quelques années d’une vie dissolue d’étudiant qu’il a passé à Leipzig, et qu’il avait décidé de vivre jusqu’au bout, en trainant dans les tavernes et les bordels de la ville, en participant fréquemment à des beuveries, même en risquant de se dueller – et qu’il a échappé à trois duels dans des circonstances étonnement hasardeuses. Ainsi, il raconte avoir provoqué en duel, de manière assez imprudente, une fine lame du nom de Tischer, Or, à l’aurore, au lieu convenu, ce dernier est arrivé dans un état pitoyable, après une violente bagarre entre ivrognes dans un bordel local, et incapable donc d’affronter son rival Wagner.

    Toujours dans la même autobiographie, Wagner rapporte également que, suite à un évènement qui a fortement porté atteinte aux sentiments moraux des personnes présentes sur les lieux, il a participé, avec une horde d’étudiants, à la mis à sac de deux bordels de Leipzig. (Source : schultreff.de/biographien + archive.org/stream/ZeitschriftFrSozialforschung)

    Puis il y a des tentatives de conjugaison culture-plaisir bien plus proches de nous – je veux dire dans l’espace temps :

    Lors d’une interview « indiscrète », une journaliste a posé à Roberto Alagna la question suivante :

    Avez-vous payé pour l’amour?

    (Rires.) « Jamais. J’ai pourtant habité dans un bordel. Lorsque je chantais au cabaret, les prostituées de la rue Blanche étaient des fans assidues. Elles me couvraient de fleurs. J’étais devenu leur mascotte. Elles m’invitaient à dormir. Il m’est arrivé d’avoir des aventures (sourire), mais je n’ai jamais payé! »

    Avez-vous déjà menti à la personne qui partage votre vie?

    « Je mens tout le temps. Je dis souvent: «Le mensonge, y a que ça de vrai!» (Source : lematin.ch/people/standard/Roberto-Alagna-les-femmes-et-les-ptes)

    Moi qui croyais naïvement que lesdits établissements, en France tout au moins, avaient été fermés par la loi Richard, à la libération déjà? Alors, de deux choses l’une : ou bien Roberto Alagna réussit miraculeusement bien à nous cacher son âge canonique véritable, ou bien il ment, une fois de plus !

    Blague à part – et coup de chapeau à Roberto Alagna d’avoir si finement répondu à une question aussi « indiscrète » ! Il n’a pas que de la voix, ce Roberto.

    Mais encore …

     comme la tendance de la sérénade au bordel est au goût du jour, il y finalement des orchestres au grand complet qui n’hésitent plus à se déplacer dans ces lieux de réjouissances – toujours pour faire de la musique sérieuse, entendons-nous bien sur ce point :

    A l’exemple de Jean-Claude Casadesus avec son Orchestre de Lille, on a vu des phalanges se délocaliser dans des écoles, des prisons, des usines, des granges et des maisons de retraite. Comme tout a été fait dans ce domaine, et selon le principe qu’il faut aller chercher le public là où il est, le « Forum Musique Contemporaine Leipzig » (FZML) a programmé, le 20 novembre 2009, un « Bordellkonzert » (une traduction est-elle nécessaire ?) à l’Eros Center de la ville de Bach. Six musiciens et une mezzo-soprano ont interprété des pièces licencieuses et érotiques, parmi lesquelles « Le Flirt » d’Erik Satie, « Sept Mélodies Erotiques » de Dirk D’Ase, et « Rythm Strip » pour deux caisses claires d’Askell Masson. Sur le site du FZML, une photo représentant un violoniste visiblement inspiré par une go-go dancer lovée sur sa barre, donne, si l’on ose dire, le « ho là là ». Le concert a servi de produit d’appel à Sex.Macht.Musik (le Sexe fait de la musique), un festival de culture érotique qui a lieu à Leipzig du 4 au 6 décembre. Si les Leipzigois font à cette occasion sauter le verrou qui maintient la musique classique dans sa séculaire bienséance, on peut tout imaginer : les Variations «Eroica» de Beethoven vont devenir les Variations «Erotica» et le « Knaben Wunderhorn » de Mahler le « Cor miraculeux du garçon ». (Source : musikzen.blogspot.ch/2009/11/un-concert-au-bordel.html)

    B comme Bordel

    Qui, dans cette scène, inspire qui ?

    A propos, puisque je vous ai déjà parlé de Johannes Brahms, de celui dont on a fait croire pendant un siècle entier qu’il a couru le guilledou -

    eh bien cette légende s’avère, apparemment,  n’être – qu’un mythe :

    Une histoire largement répandue veut que Johannes Brahms ait du jouer du piano dans des bars enfumés et des bordels de Hambourg pour arrondir les fins de mois difficiles de la famille !  La première biographie détaillée, publiée entre 1904 et 1914 par Max Kahlbeck (lui-même un ami et partisan de Brahms), contient un nombre dérangeant de détails sur la jeunesse de Brahms dans cette ville. Se basant largement sur des anecdotes entendues de la bouche de Brahms en personne, Kahlbeck dépeint une famille totalement appauvrie, dans laquelle l’adolescent Johannes doit gagner de l’argent en jouant dans des bars enfumés et des bordels de Hambourg. Il aurait souvent été payé avec des boissons et été abusé par les prostituées, raison pour laquelle il aurait développé une opinion parfaitement désillusionnée sur les femmes, opinion qui l’aurait poursuivie toute sa vie durant. (Il est vrai que Brahms n’a jamais été marié et qu’on ne lui connaît aucune liaison féminine, l’amitié strictement platonique avec Clara Schumann exceptée) D’autres relations de Brahms se sont jointes avec des anecdotes similaires, habituellement basées sur des histoires racontées par Brahms se souvenant de ses années d’adolescence. Le poète Klaus Groth se rappelle que Brahms lui a raconté qu’après avoir joué et bu toute la soirée, « il ne pouvait marcher dans la rue qu’en titubant d’arbre en arbre, autrement il serait tombé ». Ces histoires sur la jeunesse de Brahms sont restées virtuellement inchangées jusque dans les années 1980, quand le musicologue allemand Kurt Hofmann, qui a étudié la jeunesse de Brahms, a conclu que les histoires généralement acceptées, et que Brahms personnellement a racontées plus tard, sont au mieux exagérées, et faux dans les détails les plus importants. Il y a de bonnes raisons de croire que les parents de Brahms n’étaient pas aussi pauvres que le compositeur avait bien voulu le faire croire et qu’ils ont offert à leur fils de nombreuses opportunités musicales et éducatives. Dès l’âge de huit ans, Brahms et sa famille ont vécu dans un faubourg bourgeois de Hambourg, et non pas dans le quartier chaud de St-Pauli. Aussi, l’entrée dans les bordels de ce quartier était strictement illégale pour toute personne en dessous de 20 ans. Le débat continue donc toujours. Brahms s'est-il vraiment si fidèlement rappelé du contexte de sa jeunesse ? Ou a-t-il embelli et exagéré les circonstances ? Et si oui - pourquoi?

    (Source:google.com/ThefirstdetailedbiographyofJohannesBrahmspublishedbet ween1904and1914)

    Au même titre, certaines accusations lancées contre Robert Schumann s’avèrent  plus ou moins infondées :

    Le célèbre professeur de piano Friedrich Wieck a vu d’un très mauvais œil la liaison entre sa fille Clara et Robert Schumann, liaison qui d’après lui risquait de compromettre la carrière de Clara, concertiste prodige dès l’âge de neuf ans – d’autant plus que Robert n’avait pas encore de revenu fixe et fréquentait assidûment les auberges. Il a donc tout fait pour les empêcher de se rencontrer, a éloigné Clara à Dresde, l’a emmené ou envoyé en tournée dans toute l’Allemagne, à Vienne, à Prague… belle occasion pour les deux tourtereaux d’échanger une correspondance abondante, que le père a intercepté et brûlé tant qu’il le pouvait ! Quand le 13 septembre 1837, Robert a officiellement demandé la main de Clara, il a essuyé un refus catégorique. La correspondance a donc continué, et Wieck a eu recours au chantage affectif, à l’intrigue, à la calomnie, accusant ouvertement Schumann d’être instable, alcoolique et toxicodépendant – et de fréquenter les bordels.

    Coïncidence amusante, dans une lettre du 1 mars 1836, Robert Schumann avait écrit à une connaissance : Wieck se comporte comme une « Madame » (terme pour patronne de bordel) et interdit à Clara et à moi-même tout contact, sous peine de mort ! »

    Apparemment, il savait donc parfaitement de quoi, et surtout de qui il parlait ?

    D’ailleurs, il faut reconnaître qu’avec un père « maquereau » et un futur époux qui fréquentait les lupanars, l’innocente Clara était peu favorisé par le sort. Et dire qu’envers et contre tout, elle a quitté l’un pour épouser l’autre !

    Toujours est-il qu’après la mort de Schumann, le Docteur Richarz de l’asyle d’Endenich ou Schumann avait été interné, a émis l'hypothèse de la syphilis, hypothèse tacitement soutenue par Clara - et encore répandue de nos jours.  

    Que cette maladie n’ait pas forcément été attrapée dans un lupanar, cela semble établi. On avance même le nom de la belle : Christel, dans les notices érotiques aussi appelée « Charitas ». Mais autant de lettres que de compositions des dernières années de Schumann ont été enfermés, voire même détruites, car susceptibles de jeter une mauvais lumière sur Robert Schumann. Clara (et Johannes Brahms, ami de la famille) ont toujours essayé de diriger la manière de laquelle le monde doit se souvenir de Robert. Et une infection avec la syphilis ne cadrait définitivement pas avec cette image.

    Mais le dossier est toujours ouvert !

     (Source : Wikipedia + zeenews.india.com/exclusive + coindumusicien.com/Schumann/clara)

    B comme Bordel

    Robert et Clara Schumann

    Mais après ces quelques épisodes sur les mères maquerelles, les musiciens et les chalands présents dans cet établissement, il est peut-être temps de prendre sous la loupe quelques uns des clients potentiels et notoires – à qui les fréquentes ou exceptionnelles escapades dans lesdits havres de sensualité n’ont d’ailleurs nullement réussi :

    Le débat fait toujours rage entre scientifiques et amateurs autour de la question si derrière la santé ruinée de Ludwig van Beethoven ne se cachait pas une maladie vénérienne. De nombreux indices portent à y croire. Le compositeur a régulièrement visité les bordels, qu’il compare à des « forteresses pourries » dans la correspondance codée avec un ami – et dans laquelle il met en garde contre les lésions qu’on peut y attraper. Sa surdité par exemple pourrait être une suite de cette infection. L’analyse d’une boucle de cheveux, vendue aux enchères chez Sotheby’s en 1994, devait apporter une réponse définitive au sujet de la cause de sa mort. Cette analyse a été effectuée il y a peu de temps et révèle un saturnisme aigu, probablement dû aux pansements contenant des métaux lourds, appliqués par les nombreux médecins qui ont expérimenté de multiples et étranges cures sur leur patient. Or, ce résultat ne contredit pas une infection par la syphilis, qui peut se cacher derrière l’interminable chaîne de maux dont souffrait Beethoven : jaunisse, surdité, troubles du rythme cardiaque, spasmes du visage, rhumatisme, bronchites, coliques et de terribles maux de tête ne sont qu’un court extrait de la longue liste de ses maux. Même le changement de personnalité, constaté vers la fin de sa vie, peut être expliqué par la syphilis.

    Avec le début de la paralysie du cerveau, la syphilis montre finalement son vrai visage. Beethoven est décédé avant ce stade, suite à une pneumonie. (Source : schumann-portal.de)

    Pendant son premier séjour à Paris, dans les années 1886, le jeune et attractif Frédéric Delius semble largement avoir profité de la « french life ». Qu’il se soit rendu dans les nombreux bordels parisiens ou qu’il ait participé à des soirées privées, toujours est-il que sa musique de cette période, telle la « Sonate pour violon en si » ne dégage que jeunesse et vitalité. Puis l’influence de la capitale française, la ville lumière, est réellement perceptible dans ses oeuvres, notamment dans le nocturne pour orchestre « Paris, The Song of a great City ». Et les poèmes de Verlaine qu’il a mis en musique, ont fait que même Edvard Grieg, pourtant un ardent défenseur de Delius, s’est plaint qu’ils étaient trop érotiques. C’est à Paris aussi que Delius a contracté la syphilis, et l’air « Long Long Years », arrangé pour violoncelle et piano, fait dire à certains que Delius savait à cette époque déjà qu’il était atteint de cette maladie. (Source : bbc.co.uk/programmes/b01fjwk0)

    L’altiste, contrebassiste et compositeur tchèque Frantisek Kotzwara (1740-1791) a vécu en Angleterre, il est l’auteur de trios et de quatuors pour cordes, de sonates et de sérénades, largement oubliés de nos jours, alors que sa mort est sans aucun doute la plus notoire de toute l’histoire de la musique.

    Kotzwara, friand de variantes sadomasochistes, a assidûment fréquenté les bordels et les prostituées, dont une nommée Susannah Hill, qu’il a invité à un coûteux diner avant de lui demander de lui couper les organes génitaux. Susannah a refusé, par contre elle a acceptée de réaliser la strangulation désirée. Kotzwara s’est agenouillé et a mis autour de son cou un nœud coulant, dont l’autre extrémité était fixée à une poignée de porte. Cinq minutes après, il était mort.

    Le décès de Kotzwara, à l’âge de 61 ans, est à l’origine du premier cas d’asphyxie autoérotique jamais enregistré. Quant à Susannah, elle a été arrêtée pour meurtre, mais acquitté sur son témoignage!  (Source: profiling.iwarp.com/deaths + music-and-art-45.hubpages.com/Unusual-Famous-Deaths-of-Twelve-Classical-Composers)

    B comme Bordel

    Le poète Franz von Schober, auteur de poèmes dont certains ont été repris en musique par Franz Schubert, était probablement l’ami le plus intime de ce dernier. Or qu’il ait mérité ou non l’admiration et la dévotion que Schubert lui vouait, est un débat qui fait rage depuis toujours parmi les Schubertiens. Schober était mi-suédois, mi-autrichien, attractif et sociable, mais également faible de caractère et oisif. On prétend que c’est Schober qui aurait encouragé Schubert de prendre du plaisir dans un bordel vers la fin de l’année 1822. Or, dès les premiers mois de 1823, les terribles (et finalement fatales) conséquences de cette « expédition » étaient déjà devenues une évidence.

    Différents indices (symptômes, déroulement ultérieur de la maladie) laissent penser qu'il s'agissait de la syphilis. Schubert a effectué, vraisemblablement en octobre 1823, un séjour à l'Hôpital général de Vienne. Mais malgré quelques rémissions, sa santé n’a pas cessé de se dégrader, ce à quoi a aussi contribué le traitement au mercure, habituel à l'époque. Le 19 novembre 1828, Schubert est décédé à Vienne, à l’âge de 31 ans seulement. (Source : hyperion-records.co.uk/)

    Hugo Wolf, compositeur autrichien d’origine slovène, était un solitaire, et il tenait à le rester. Ses amis, il les supportait d’avantage qu’il les remerciait pour leur assistance, pourtant vitale. Son ami Adalbert von Goldschmidt, lui-même compositeur et poète, a également voulu faire un geste. Dans le bordel « Lehmgruben », il a cédé à Wolf ses « honoraires » pour le jeu de piano nocturne dans cet établissement. Honoraires qui consistaient en un court rapport sexuel avec l’une des pensionnaires de la maison. Cette nuit a transformé la vie de Wolf. Il a été infecté avec la syphilis, qui a finalement aboutie dans la folie, puis dans la mort. Les cinq dernières années de sa courte vie, il a végété dans le silence et la dépression, pour mourir, dans un asile, trois semaines avant son 43e anniversaire. (Source : mwolf.de/hugo-wolf-buch_presse2)

    Mais qui, finalement, sont ces filles qui ont fait banqueroute à l’honneur et qui, avec leur seul charme, réussissent si facilement à envouter leur monde et à produire autant de ravages, dans le sens figuré comme dans le sens propre ?

    Disons en peu de mots qu’elles sont les victimes d’une culture qui les a marginalisées, les sujets parfaits donc qui ont permis aux écrivains et librettistes de critiquer une hypocrisie bourgeoise certaine.

    Voici quelques noms que je vais vous révéler au hasard - et sans exhaustivité aucune :

    Cunegonde (Candide de Leonard Bernstein)

    Giulietta (Les contes d’Hoffmann, de Jaques Offenbach)

    Grete Graumann (Le son lointoin, de Franz Schrecker)

    Jenny des Corsaires (L’opéra des quat’sous, de Berthold Brecht et Kurt Weill)

    Lulu (Lulu, d’Alban Berg)

    Magda (La Rondine de Giacomo Puccini)

    Manon (Manon Lescaut, notamment  de Jules Massenet Giacomo Puccini)

    Poppée (Le couronnement de Poppée, de Claudio Monteverdi)

    Thaïs (Thaïs de Jules Massenet)

    Violetta (La Traviata, de Giuseppe Verdi)

    Et cetera

    Compte tenu de ce qui précède, il va de soi que l’action de certains opéras - ou ballets – se situé effectivement (et logiquement), même si ce n’est que partiellement, dans un lupanar :

    Pour sa troisième opérette, « Candide », Leonard Bernstein s’est servi du roman éponyme de Voltaire, crée sous l’impression du tremblement de terre dévastateur de Lisbonne. Le livret traite de Cunegonde, livrée à elle-même et qui doit survivre. Elle va de bordel en bordel, puis s’installe à Lisbonne, ou elle jouit des preuves d’amour d’un juif immensément riche et d’un grand inquisiteur tout aussi fortuné, qui tous deux la couvrent de bijoux.

    Voici l’air de Cunegonde « Glitter and be gay  (ce qui veut dire « Brille et sois heureux » et non pas, comme le voudrait la nouvelle signification de gay : Brille et sois homo !), magistralement interprété par Nathalie Dessay lors des 14e Victoires de la musique :

    « Grandeur et décadence de la ville de Mahagony » de Kurt Weill raconte la naissance, l'apogée et la chute de Mahagony, une ville imaginaire fondée par trois criminels en Amérique. C'est une ville piège destinée à récolter l'argent des chercheurs d'or de la région. Prostituées, alcool et amusement attirent les chercheurs fatigués dans les bars et le bordel de Madame Begbick, avec Jenny et ses six « Mädchen », où ils viennent dépenser leur or. Un jour, un bûcheron de l'Alaska, découvre qu'il y manque quelque chose. Il veut supprimer le panneau « Défense de ... » par « c'est ton droit ». Cette devise fait de la ville un lieu de débauche. Lorsque ce bûcheron se retrouve sans le sou, la justice, incarnée par les criminels fondateurs de la ville, le condamne à la chaise électrique. La ville va sombrer dans le chaos.

     « Le Son lointain » de Franz Schrecker nous narre l’inexorable déchéance de Grete Graumann, une jeune fille abandonnée par celui qu’elle aime, le compositeur Fritz, qui part courir le monde à la recherche de l’inspiration, ce son lointain qu’il ne parvient pas à relier à Grete. Cette dernière, en fuite pour échapper au mariage que ses parents lui destinent, trouve refuge dans un bordel vénitien où le sort va à nouveau la confronter à Fritz.

    Achevée en 1912 après une longue gestation, l’œuvre de Franz Schreker introduit de nombreux éléments biographiques dans un livret conçu par le compositeur lui‑même. Si le personnage de Grete fait immanquablement référence à la Greta dont Schreker a été amoureux, la vie dissolue du compositeur dans le Berlin de l’entre-deux-guerres lui a servi de matériau pour la description des bas‑fonds.

    Complètement méconnu de nos jours, Schreker a pourtant été le grand rival de Richard Strauss en Allemagne lors des premières années de la république de Weimar, avant de subir l’opprobre des nazis pendant les années 1930. Destitué de ses fonctions de directeur du conservatoire de Berlin en 1932, il est classé parmi les « compositeurs dégénérés », à la fois pour ses origines juives, mais aussi pour ses livrets d’opéra qui heurtent l’idéal nazi par leurs préoccupations réalistes et psychologiques, jugées triviales.

    Dans « Les stigmatisées » du même Franz Schrecker, Alviano, homme aussi riche que laid, a usé de ses immenses moyens pour bâtir une cité d'une extrême beauté, utopique, sur une île voisine : l'Élysée. Toutefois, les nobles génois, menés par Vitelozzo Tamare, se servent de l'île comme d'un bordel à ciel ouvert. Ils y amènent périodiquement des jeunes bourgeoises enlevées à leur famille et organisent de véritables orgies. Alviano ne sait rien de ces détournements. Troublé par sa laideur, il se refuse à pénétrer dans sa cité utopique. Il s'apprête même à la céder à l'État génois, ce qui inquiète la noblesse. Reprenant en main ce territoire abandonné, les autorités risquent de mettre un terme à leurs jeux érotiques.

    La scène 2 du « The Rake’s Progress » d’Igor Stravinsky joue dans le bordel de  mother Goose.

    Le serviteur Shadow familiarise Tom, jeune gentilhomme, avec les avantages de sa nouvelle prospérité. Bruyamment soutenu par des prostituées et de jeunes noceurs, Tom répète le catéchisme de son nouveau credo. Affublée du titre de Lady Bishop, Mother Goose, la tenancière de bordel, préside la cérémonie. Le néophyte donne satisfaction jusqu’à la question de son amour nostalgique pour Anne, et du regret de son bonheur d’antan. Mother Goose l’incite à boire davantage, et les remords s’évanouissent. Les filles de joie l’aideraient de tout cœur à dissiper son chagrin ; mais Mother Goose, en tant que doyenne du lieu, réclame le jeune homme pour elle seule.

    Composée entre le 28 juin et 31 juillet 1749, l’action de « Theodora » de Georg Friedrich Haendel se déroule au début du IVème siècle et relate l’histoire assez simple du martyre d’une jeune princesse d’Antioche et de l’officier romain Didymus, de leurs chastes amours et de leur inébranlable foi face aux menaces croissantes et à l’infamie que représentait pour l’héroïne le fait d’être d’abord destinée au lupanar romain. Ce côté moralisateur, jusqu’à l’acceptation de l’idée de suicide par Théodora, n’a pu que surprendre une société plus habituée aux grands oratorios bibliques (de Israël en Egypte au Messie, de Belshazzar à Judas Macchabée).

    Dans « Le mandarin merveilleux », ballet pantomime de Béla Bartók, devant une maison louche des bas-quartiers d'une ville sordide et chaotique, une prostituée attire les passants vers trois mauvais garçons qui les dévalisent. Deux quidams sans le sou, un vieux beau et un jeune timide, sont refoulés par les voyous. Arrive un riche mandarin, pigeon idéal, qui se laisse séduire par une danse lascive, une chasse voluptueuse. À trois reprises, par étouffement, coups de poignard et strangulation, les truands essaient d'assassiner le Chinois, mais, bien que blessé, il semble immortel. Apitoyée, la prostituée chasse ses comparses et s'abandonne dans les bras du mandarin qui, son désir assouvi, succombe à ses plaies.

    Le ballet « Le Mandarin merveilleux » dont je vous présente ici un extrait a été présenté par Angers Nantes Opéra  au théâtre Le Quai, en septembre 2007 :

     

    Toutefois, même si des nombreuses héroïnes d’opéra sont des femmes galantes de profession, ce n’est pas pour autant que l’action de chaque opéra se déroule forcément dans une maison close –

    or à croire certains metteurs en scène en vogue, c’est pourtant le cas. C’est même bluffant de constater avec quelle aisance et avec quelle ferveur ces adeptes de Guy Bedos (Toutes des salopes) arrivent à transposer en bordel tout lieu imaginé par le librettiste, et de transformer en putes toutes celles qui ne le sont pas, dans des mises en scène parfois très contestables qui escamotent totalement la question centrale du livret  - à croire que le monde entier n’est qu’un monstre bordel.

    Voici quelques exemples éloquents, dont j’ai volontairement supprimé toute indication relative au lieu et à l’année de production, au metteur en scène etc. :

    Ainsi, l’action du « Don Pasquale » de Gaetano Donizetti est transposée de ses origines italiennes dans le Far Ouest, et Ernesto se plaint de la trahison apparente de Malatesta dans un bordel, pendant que des filles d’une certaine profession lui donnent un bain ; dans « Rusalka » d’Antonin Dvorak, l’action se situe dans un bordel où Vodnik l’Esprit du lac est devenu un souteneur, Jezibaba la sorcière s’est transformée en maquerelle, les trois nymphes sont devenues des putes et le chœur des ondines soit des religieuses en cornettes ou des pensionnaires de bordel ; dans « L’enlèvement au sérail » de W. A. Mozart (spectacle interdit aux moins de 18 ans !), l’action se situe dans un bordel, Osmin est un maquereau sadique et Blondchen bien entendu une pute ; dans les « Contes d’Hoffmann » de Jacques Offenbach, l’acte Vénitien est changé en vaste bordel fin de siècle ; dans le « Chevalier à la rose » de Richard Strauss, l’action est transposée dans les années 1914 et le 3ème acte se situe dans un lupanar, avec la quantité nécessaire de nudité ; dans « La Traviata » de Giuseppe Verdi, le rideau s’ouvre sur le salon défraichi d’une maison close ; dans « Tannhäuser » de Richard Wagner, un décor quasi unique est de rigueur, dont un bordel au 1er acte ; dans « L’or du Rhin », les filles du Rhin sont déguisées en poupées gonflables et le fleuve est un bordel aquatique (un critique mal intentionné avait parlé d’« aquarium à putes ») et dans le « Freischütz » de Franz Carl Weber, lorsque les hommes reviennent de la chasse, il font d’abord un détour par le bordel, alors que la scène de la gorge aux loups est transposée dans un bordel louche.

    Rares sont pourtant les cas ou ces spectacles érotisés à outrance sèment l’émoi dans le public (averti au préalable, il est vrai), plus rares en tout cas que dans la presse, et le plus souvent ils sont même salués avec des applaudissements nourris.  Si dans la vie, on ne sait pas toujours à quoi se vouer, au lard ou au cochon, on ne va tout de même pas jouer la fine bouche si  pour le même prix, on peut disposer de l’art et du cochon ?

    Et pourtant, j’ai déniché une perle rare qui prouve qu’un semblant de pudeur peut se manifester encore de temps en temps :

    Après deux représentations seulement, le ballet « Cendrillon » de Serge Prokofiev, produit par l’Opéra National de Lettonie (LNO) à Riga, a été interdit suite à une plainte déposée par la fondation Sergei Prokofiev. Motif : la nouvelle production a situé le conte pour enfants dans un bordel, présentant Cendrillon comme servante, ses deux demi-sœurs comme prostituées et la marâtre comme maquerelle. (Source : news.bbc.co.uk/2/hi/entertainment)

    Cependant, il faut bien admettre que les metteurs en scène responsables de tous ces spectacles bordellisés à souhait peuvent revendiquer une certaine indulgence, puisque certaines des vénérables maisons d’opéra dans lesquelles leur spectacle est présenté n’ont été (et dans certains cas semblent l’être encore) rien d’autre que d’énormes maisons closes :

    Après la révolution, l’Opéra de Paris était un véritable bordel. La bourgeoisie a narquoisement fait fi du sens de « noblesse oblige » prôné par la royauté afin de protéger les danseurs, et des industriels fortunés qui patronnaient l’Opéra de Paris ont recruté des enfants frappés par la pauvreté pour en faire des danseuses-putains. Contre une redevance, les hommes riches étaient libres de fréquenter les coulisses et de draguer les adolescentes désespérées dont les maigres appointements ne couvraient pas les frais des vêtements d’exercice, et suffisaient à peine pour vivre. Une admission dans les rangs des petits rats (la sélection tenait bien plus compte de leur sex-appeal que de leur talent) – comme on appelle les élèves à l’Opéra de Paris encore aujourd’hui – était particulièrement attractive car elle donnait accès aux hommes riches à des filles qui autrement auraient inévitablement fini dans la prostitution. (Source : Deirdre Kelly : Ballerina: Sex, Scandal, and Suffering Behind the Symbol of Perfection, Greystone Books 2012)

    A croire un témoignage d’ailleurs fortement controversé, ce qui était monnaie courante il y a plus de deux siècles en arrière, à l’opéra de Paris, semble l’être tout autant encore de nos jours, au théâtre Bolchoï de Moscou –

    ballerine sur scène et pute dans les coulisses :

    Selon l’ex-danseuse Anastasia Volochkova, renvoyée du Bolchoï en 2003 pour excès de poids (l’un de ses partenaires s’était plaint de maux de dos), le directeur général actuel du prestigieux théâtre moscovite aurait transformé le théâtre en un bordel géant. Les danseuses, notamment les membres du corps de ballet mais également les solistes, étaient livrées aux désirs sexuels des oligarques lors de grandes fêtes organisées par ces derniers. Selon Volochkova, elles étaient averties d’avance des prestations que l’on attendait d’elles. Quand elles demandaient ce qui allait arriver en cas de refus, on leur répondait qu’elles risquaient d’être exclues des tournées ou même  renvoyées. Le directeur général, Anatoly Iksanov, a refusé tout commentaire au sujet de ces « propos sales et absurdes ». (Source: dailymail.co.uk/news)

    L’histoire suivante, finalement, ne contient pas la moindre trace d’un érotisme froufroutant – il s’agit juste d’un personnage qui a bien du mal à se déchevêtrer d’une histoire de bordel dont il est pourtant l’instigateur imprudent :

    Une cour pénale d'Istanbul a condamné, en avril 2013, le célèbre pianiste Fazil Say à une peine de dix mois de prison avec sursis pour blasphème. Les ennuis judiciaires de ce pianiste virtuose de réputation internationale ont débuté après la publication, sur son compte Twitter, de commentaires ironiques et volontiers antireligieux :

    « Le muezzin termine son chant en 22 secondes. Pourquoi tant de hâte? Un rencart ? Une bonne table réservée ? »

    « Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçus, mais s'il y a  un pou, un médiocre, un magasinier, un voleur, un bouffon, c'est toujours un islamiste ».

    « Vous dites que le vin coule à flot au paradis, le paradis serait-il une taverne pour vous ? Vous dites que deux vierges attendent chaque croyant là-bas, le paradis ressemble-t-il à un bordel pour vous ? »

    Ce dernier texte est une citation de l'œuvre d'Omar Khayyam, un poète du XIe siècle, et l’ensemble des commentaires de l’artiste l’exposent l'article 216 du code pénal turc qui réprime à la fois les incitations à la haine religieuse, les dénigrements basés sur la religion d'une ou plusieurs personnes et les atteintes aux valeurs religieuses d'une peine allant de six mois à un an de prison. Or des particuliers avaient saisi la justice, s'estimant offensés par les propos du musicien sur les réseaux sociaux. Un député de l'AKP, Samil Tayyar, a même jugé nécessaire de déclarer que la mère de Fazil Say était « sortie d'un bordel ».

    A peine un mois après cette condamnation, une cour d’Istanbul a pourtant annulé le jugement prononcé contre Fazil Say pour vice de procédure. Le cas du musicien devra être étudié lors d'un nouveau procès, a rapporté l’agence de presse Anatolie. (Source : lemonde.fr/culture/article/fazil-say-juge-pour-blaspheme)

    Retour donc à la case départ.

    Et dire que tout ce bordel, Fazil Say le doit - à une histoire de lupanar!

     

    A bientôt.

     

     

     

     

     

     


    Tags Tags : , , , , , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :