• B comme Bannissement

    Le bannissement du jardin d’Eden est la toute première sanction de l’histoire de l’humanité, infligée aux premiers êtres humains, Adam et Eve, pour leur désobéissance - une punition divine pour le péché originel.

    B comme Bannissement

    Adam et Eve chasses du paradis, peinture d’Ottavio Vannini (17e siècle)

    Or une fois que l’homme, chassé du paradis, a travaillé la terre à la sueur de son front, que la femme a peuplée cette même terre en accouchant dans la douleur, et qu’un nombre suffisant de descendants a permis de les comparer dans toute leur différence, l’homme s’est aussitôt arrogé le droit de se porter juge de ses semblables, de les condamner, de leur infliger des peines - et bien entendu de les bannir.

    Et si au début, l’ostracisme était justifié par des fautes graves et  évidentes, avec le temps, les critères de jugement sont devenus de plus en plus abstraits et ont passé du rejet d’un individu coupable d’une faute indiscutable à l’exclusion de populations entières pour leur seule « différence » - ou autrement dit à l’éviction de tout ce qui ne tombe pas sous le sens. ô combien malmené,  du terme à la mode  « politiquement correct ».

    Et alors, même en me limitant strictement au fil rouge de ce blog, soit la musique classique, l’opéra et le ballet, le nombre de personnes – et d’œuvres – bannis à travers les siècles, à tort parfois et pour des raisons souvent irrationnelles, est tout simplement ahurissant :

    Dès le IVe siècle après Jésus-Christ, l'interprétation discriminatoire des paroles de l'apôtre Paul devait bannir les voix des femmes des églises: « Comme dans toutes les églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées ». Enfants et faussets ont d'abord repris la fonction de la voix féminine, mais le résultat n’a pas toujours été convaincant. Avec la polyphonie et la virtuosité croissante est arrivé l'ère des castrats. A Rome à partir de 1600 et pour presque trois siècles, les voix de soprano et d'alto ont largement été chantées par des castrats.

    Le pape Clément IX ira en 1668 jusqu'à publier un édit univoque: « Nulle femme, sous peine majeure, ne doit à dessein apprendre la musique pour se faire engager comme chanteuse. » Les voix de femmes ont également été bannies des théâtres du premier baroque. Toutefois cette interdiction générale n’a été appliquée que dans les Etats de l'Eglise. Des chanteuses célèbres ont fait carrière aux XVIIe et XVIIIe siècles. L'avantage des castrats a moins tenu à une prétendue supériorité naturelle de leur voix qu'au fait qu'un garçonnet fraîchement castré pouvait sans tarder entamer sa formation vocale tandis qu'une fillette devait atteindre la fin de la puberté avant de pouvoir sérieusement envisager une formation vocale. Un garçon pouvait donc commencer sa carrière à l'âge de 10 ans, un bénéfice accru pour parents, mécènes et professeurs. En plus, on pouvait plus facilement exercer de l'influence sur un enfant que sur une jeune femme.

    A la fin du XVIIe siècle, on a ainsi vu une véritable fabrication à la chaîne de castrats. Ne pouvant fonder une famille, étant exclue d'une carrière dans l'Eglise, l'administration ou l'armée, il ne restait que le chant aux castrats

    A Naples, le haut-lieu de la castration, on castrait deux à trois mille enfants par année, dans toute l'Italie quelques quatre mille. Un prix cruel à payer, surtout étant donné que, dans toute l'histoire du chant, seulement une centaine de castrats a véritablement fait carrière. Beaucoup d’entre eux devait se prostituer pour survivre.

    A côté de Naples, d'autres centres importants de castration étaient Venise, Bologne, Milan et Florence. A Rome et dans les Etats pontificaux, la castration était interdite -

    mais cela n'a pas empêché quelque trente-deux papes de goûter au chant des castrats sous les voûtes de la Sixtine ! (Source : cosmopolis.ch/f/musique/la_musique_des_castrats)

    Finalement (et fort heureusement), le nombre de castrats a décliné durant le 19e siècle: En 1870, la castration a été bannie dans les états papaux.- la dernière juridiction politique à ce faire. En 1878, le pape Léo XIII a interdit l’engagement de nouveaux castrats par l’église. Vers 1900, il ne restait que 16 castrats à chanter dans la Chapelle Sixtine et les autres chœurs catholiques en Europe. En 1902, le Pape Léo XIII a décidé que de nouveaux castrats ne seront plus admis à la Chapelle Sixtine et en 1903, le pape Pie X a formellement banni les sopranos mâles adultes du Vatican. (Source: religioustolerance.org/rcccast)

    La tragédie lyrique « Isis » de Philippe Quinault (1635-1688), sur une musique de Jean-Baptiste Lully (1632-1687), appelée également « L’opéra des musiciens », n’a pas eu l’heur de plaire lors de sa création, à la cour de Saint-Germain-en-Laye le 5 janvier 1677. En effet, certains avaient immédiatement reconnu Mme de Montespan (une des favorites du roi Louis XIV) dans le personnage de Junon, ainsi que Louis XIV et Marie-Elisabeth, dite Isabelle, de Ludres (1647 - 1726), chanoinesse de Poussay, dernière favorite en date, dans ceux de Jupiter et Io. Mme de Montespan a de suite fait arrêter les représentations et chasser Mlle de Ludres de la cour. Quant à Quinault, le librettiste, il a payé son audace de deux ans de bannissement de la Cour et l’oeuvre n’a connu que peu de reprises avant un oubli de presque trois siècles - sort que cette partition ne méritait pourtant pas :

    « Cet opéra, dit Lecerf de la Viéville, est le plus savant de ceux de Lully et celui pour lequel il a pris une peine infinie, lorsqu'il le fit exécuter à la Cour, le grand nombre d'instruments, touchés par les plus habiles maîtres du temps ne contribua pas peu à faire sentir les beautés de la musique ».

    La plainte de Pan, imitant le bruit du vent dans les roseaux et le chœur des Trembleurs sont de sublimes passages, qui justifieront l'attribution du nom d' « opéra des musiciens » à cette belle oeuvre. (Source: jean-claude.brenac.pagesperso-orange.fr/LULLY_ISIS + sitelully.free.fr/isis)

    Voici donc ce très beau chœur dit « des Trembleurs », qui restitue à merveille les climats glaciaux auxquels la nymphe Io est exposée :

    « L’hiver qui nous tourmente
    S’obstine à nous geler.
    Nous ne saurions parler
    Qu’avec une voix tremblante.
    La neige et les glaçons
    Nous donnent de mortels frissons
    … 

    Cet air ne vous flanque-t-il pas des frissons partout ? Même en plein été ?

    Le compositeur et organiste virtuose français Louis Marchand (1669-1732), considéré comme le seul musicien capable de rivaliser avec François Couperin, a occupé le poste d’organiste à la cathédrale de Nevers à l’âge de 14 ans déjà, puis de celle d'Auxerre, puis de plusieurs églises de Paris, et enfin à la Chapelle Royale (1706). Or si Marchand était doué d’un talent exceptionnel, il était également doté d’un très mauvais caractère qui lui a valu de nombreux démêlés avec son épouse et ses collègues musiciens (il n'a pas hésité à s'attribuer les compositions de ceux-ci, par exemple les Bergeries de Couperin), et il a été banni en 1713 par le roi pendant plusieurs années, période qu’il a passé - contraint et forcé - à effectuer un voyage en Europe et notamment en Allemagne (c’est là qu’il a d’ailleurs failli se confronter « en duel » à l’orgue avec Bach, joute dont il s’est dérobé de manière très peu élégante. (Voir mon billet « J comme Joute »)

    Mais revenons à son bannissement par Louis XIV :

    Selon la rumeur, en fait, Marchand se serait tellement senti accaparé par son ex-femme qui lui réclamait en permanence la moitié de ses gains qu'un jour de 1713, devant honorer la messe à la Chapelle Royale de Versailles, il aurait quitté la tribune (en présence du Roi) en plein milieu de l'office, prétextant que si on ne l'acquittait plus que de la moitié de son salaire, il ne se voyait guère obligé de s'acquitter de plus de la moitié de l'office. Incident suite auquel « on » lui aurait gentiment fait comprendre l’inopportunité de sa présence à la cour de France ! (Source : http:orgues-et-vitraux.ch/default / + Wikipedia)

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    Louis Marchand

    En 1715, Antonio Vivaldi a voulu présenter son opéra « Arsilda regina di Ponto » (RV 700), mais la censure d’Etat a banni toute représentation de cette pièce car le personnage principal, Arsilda, tombe amoureux d’une autre femme, déguisée en homme. L’année suivante, après un long et laborieux travail avec coupes, révisions et adaptations, tant dans la musique que dans le texte, afin d’éviter des critiques éventuelles, Vivaldi a toutefois obtenu le feu vert et la pièce a été un très grand succès. (Source : southernsinfonia.co.uk/news-article)

    Le poète et librettiste italien Lorenzo da Ponte (1749-1838), a qui nous devons les livrets des principaux opéras de Mozart, a suivi des études classiques, reçu les ordres mineurs en 1770 au séminaire de Portogruaro et été ordonné prêtre en 1773. Devenu curé de la paroisse de San Luca à Venise, il a pourtant passé son temps à boire et jouer et est devenu l'amant d'une jeune femme mariée, Anzoletta Bellaudi, à qui il a fait un enfant... et qu'il a aidé à accoucher (« Le genre d'incident qui se passe tous les jours », écrira-t-il plus tard dans ses mémoires). Sa carrière de prêtre ainsi compromise, Anzoletta et lui ont ouvert un bordel... jusqu'à ce que les autorités vénitiennes interviennent. Lors de son procès, qui a eu lieu le 17 décembre 1779, il a été accusé de « concubinage public » et de « détournement d’une femme respectable » (sic ! Il est permis de rire), d’autre part il a été constaté qu’il résidait dans un bordel où il organisait les divertissements pour les clients. Jugé coupable, il a été banni pour une durée de 15 ans des territoires de Venise ; ville qu’il a quittée pour aller s’installer à Vienne. (Source : Cyrille Piot : Lorenzo da Ponte, Univers musical L’Harmattan + Wikipedia)

    Le compositeur et violoniste italien Giovanni Battista Viotti (1755-1824), l'un des fondateurs de l'école moderne du violon, est considéré comme l'un des plus grands violonistes classiques. Il a été l'élève de Pugnani et a fait avec ce Maître une tournée en Europe de 1780 à 1782 (Genève, Berne, Dresde, Berlin, Varsovie, Saint-Pétersbourg, Paris). De 1782 à 1792, il a vécu à Paris, remportant de grands succès dans ses prestations au Concert Spirituel. Il s’est ensuite voué au service de Marie-Antoinette, mais étant considéré comme trop proche de l’aristocratie par les partisans de la Révolution, il a été contraint de s’exiler ä Londres en 1792, où il a repris sa carrière de soliste aux Concerts Salomon, puis est devenu directeur musical des Concerts de l'Opéra (1795), a dirigé l'Italian Opera (1794-1795) et (1797) l'orchestre du King's Theatre.

    Cruelle ironie du sort, il a alors été accusé de collaboration avec les révolutionnaires français (ce qui n'était guère prisé à Londres) et de conjuration contre le roi -incrimination qui lui a valu d’être banni de la capitale anglaise. Pendant trois ans, il s’est donc fixé en Allemagne, près de Hambourg, avant d’être lavé des accusations pesant sur lui et autorisé ä rejoindre l’Angleterre, dont il a ensuite fait sa seconde patrie. (Source : mvmm.org/m/docs/viotti + Wikipedia)

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    Giovanni Battista Viotti

    Lorsqu'en février 2002, le maire de Paris Bertrand Delanoë a donne le nom du Chevalier de Saint-Georges (1745-1799) à une rue du 1er arrondissement, l'immense majorité des Guadeloupéens ont découvert l'existence de ce mulâtre, né en Guadeloupe d'une esclave noire et d'un colon blanc. Ceux qui se sont précipités sur leur dictionnaire pour en savoir un peu plus n'auront guère été plus avancés, puisque le Chevalier de Saint-Georges n'est connu ni du Larousse, ni du Petit Robert ! Pourtant, le Chevalier de Saint-Georges, Joseph Boulogne de son vrai nom, n’a non seulement été un musicien très en vogue à la fin du XVIIIe siècle, il a aussi été le premier compositeur noir de l'histoire de la musique, et également un citoyen engagé qui a combattu sous la Révolution française pour imposer les idées républicaines. Surnommé le «Mozart noir», «le Voltaire de la musique» ou «le Nègre des Lumières», sa route a croisé celle des plus grands de ce siècle tourmenté : Alexandre Dumas Père, autre mulâtre qui a appartenu au régiment de hussards composé uniquement de Noirs et de métis, «la légion de Saint-Georges», qu'il a créé, Mozart dont il était le rival, mais aussi le roi Louis XVI en personne qui l’a nommé en 1775 directeur de l'Opéra de Paris. C'est en 1766 que Joseph Boulogne a débuté sa carrière militaire en entrant dans la Compagnie des Gendarmes du Roi d'où son titre honorifique de Chevalier de Saint-Georges. En 1769, il est devenu premier violon au «Concert des amateurs», orchestre créé par Gossec. Premier violon et premier Noir à occuper une telle position, Joseph s’est mis à composer sa propre musique : sonates, concertos, symphonies... En 1773, Saint-Georges a pris la succession de Gossec. Deux ans plus tard, la reine Marie-Antoinette en a fait son directeur de musique. Il a côtoyé alors les plus grands musiciens du siècle des Lumières : Haydn, Mozart qui un jour de 1778 à Paris a refusé d'aller jouer pour l'orchestre qu'il a dirigé. En 1789, il a rejoint les idées de la République. Ses rencontres avec les abolitionnistes ont été déterminantes pour la création de «La Société des Amis des Noirs». Il a complètement délaissé la musique et est devenu capitaine de la Garde Nationale à Lille, ville qu'il a défendu contre l'armée de la première coalition menée par Dumouriez. Malgré ses actes de bravoure, Saint-Georges a été emprisonné dix-huit mois sous l'accusation d'utilisation de fonds publics à son profit. À sa libération, certains historiens suggèrent qu'il ait pu se rendre à Saint Domingue pour participer à la révolte haïtienne, mais trop peu d'éléments existent pour le certifier. En 1797, il est revenu à Paris et a tenté de reprendre sa carrière de musicien. Sans succès... En juin 1799, il est décédé à Paris de la gangrène dans la pauvreté. Il avait 54 ans. Trois ans plus tard, lors du rétablissement de l'esclavage aux Antilles françaises par Napoléon, la musique de Saint-Georges a été bannie des répertoires et ses oeuvres ont été détruites. Depuis, ce grand homme, qui a également été le premier Noir initié en France en franc-maçonnerie, militant, surdoué du fleuret et musicien génial, est resté dans l'oubli le plus complet. (Source : guadeloupe-fr.com/magazinedestinationguadeloupe)

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    Josef Boulogne, dit Chevalier de Saint-George

    La noblesse des principes de la Société Philharmonique de Londres, dans sa lutte contre la virtuosité instrumentale, est à l’origine d’un bien  curieux bannissement :

    Au début du 19e siècle, la « lutte » contre la virtuosité instrumentale et vocale a été officialisée, en Angleterre, par l’acte constitutif de la Société Philharmonique de Londres (Philharmonic Society of London, aujourd’hui la Royal Philharmonic Society), un orchestre de professionnels indépendants formé en 1813 sous la direction du membre associatif William Crotch. Aucune autre institution contemporaine en Europe, les Etats Allemands y compris, s’est montré plus zélée dans la défense de la cause de la symphonie dans ses programmes de concerts. Dans le premier acte, le livre de la fondation, la Philharmonie lie la défense d’oeuvres symphoniques directement à l’exclusion de toute virtuosité instrumentale. Comme le stipule l’un des statuts, les programmes des concerts doivent consister en « la meilleure des musiques instrumentales, consistant en œuvres complètes, concertantes pour au moins trois instruments, sextuors, quintettes et trios, en excluant les concerti, soli et duos, et exigeant que la musique vocale, si sélectionnée, doit avoir l’accompagnement d’un orchestre entier, et doit être sujet aux mêmes restrictions. Soit sans soli ni duos. Ce ban catégorique sur les soli instrumentaux et vocaux était un geste extrême qui n’a été imité ni dans l’immédiat ni dans le futur à long terme par d’autres institutions orchestrales. A Londres comme partout ailleurs, les soli et les airs ont pendant des décennies été une des caractéristiques courantes de tous les concerts centrés sur un orchestre, y compris celui du prédécesseur du Philharmonic, le Professional Concert. D’ailleurs la Société Philharmonique n’était guère en mesure de maintenir longtemps ce noble principe ! Le paragraphe a été enlevé après quelques semaines et depuis 1818, des concerti figuraient régulièrement sur le programme. (Source : Franz Liszt and his world; edited by Christopher H. Gibbs and Dana Gooley; Princetown University Press 2006)

    Richard Wagner (1813-1883) a pris une part personnelle au soulèvement révolutionnaire qui a agité la ville de Dresde dans les premiers jours de mai 1849. Intimement lié avec Karl August Roeckel, son ancien collègue à la direction musicale du théâtre et l’un des chefs du parti libéral, ayant été mis par ce dernier en relations avec Michel Bakounine, il a assisté aux réunions dans lesquelles ce soulèvement a été concerté, ainsi qu’aux assemblées du gouvernement provisoire. Enfin, le 6 mai, jour où l’armée prussienne est venu rétablir l’ordre antérieur, il a excité et guidé à travers les rues de Dresde des détachements de gardes communales, et il est monté en observation sur la haute tour de l’église de la Croix pour renseigner le gouvernement provisoire sur la marche de l’ennemi. Le mouvement populaire ayant été réprimé, Wagner s’est éloigné de la ville. Il s’est rendu d’abord à Chemnitz, puis à Weimar, où il a été reçu par Liszt. Son rôle dans l’insurrection avait, en somme, été secondaire, et il a pu espérer d’abord qu’il ne serait pas inquiété; mais il a été détrompé bientôt en apprenant qu’un mandat d’amener avait été décerné contre lui le 16 mai : craignant les risques d’une condamnation qui pouvait être disproportionnée avec la gravité des actes commis, il a résolu de s’enfuir d’Allemagne, et s’est rendu en Suisse. Il a été condamné par défaut à l’emprisonnement, peine qui, en 1851, a été commuée en celle du bannissement hors de la Confédération germanique. En 1860, ce bannissement a été limité au territoire du royaume de Saxe et enfin, en 1862, Wagner a pu rentrer librement à Dresde, où il n’a d’ailleurs plus séjourné. (Source : agora.qc.ca/dossiers/Richard_Wagner)

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    Richard Wagner

    Le compositeur allemand Felix Mendelssohn (1809-1847), qui a été qualifié de « Mozart du 19e siècle » par Robert Schumann, dont les symphonies, concerti et Lieder ont de son vivant déjà fait partie intégrante de la culture musicale bourgeoise allemande et ont largement été joués en Angleterre, fait partie des compositeurs les plus populaires de l‘ère romantique. Or Mendelssohn, auteur de chefs-d’œuvre tel que le « Concerto pour violon » et l’ouverture du « Songe d’une nuit d’été », a toujours été considéré comme une bête noire par certains -

    à commencer par l’antisémite notoire Richard Wagner qui, trois ans après la mort de Mendelssohn, a lancé une campagne de dénigrement avec un tract scabreux intitulé « Le Judaïsme dans la musique » (rien d’étonnant dès lors qu’il soit devenu le compositeur préféré d’un certain Adolf Hitler).

    Pourtant, Mendelssohn n’était pas juif – il était certes issu d’une famille juive, mais dont les parents ont délibérément décidé de ne pas le faire circoncire (fait anodin peut-être, si la circoncision ne faisait pas partie des traditions de la religion juive, et n’avait pas été considéré par les nazis comme une marque d’identification des juifs!), ont converti toute la famille au christianisme et ont fait baptiser Felix, ainsi que ses 3 frères et sœurs, dans la religion luthérienne.

    Et pourtant, cette action calomnieuse de la part d’un rival jaloux a rapidement porté ses fruits, la popularité de Mendelssohn a fortement diminuée -

    et toute chance d’un renouveau sérieux a, moins d’un siècle plus tard, brutalement été étouffée par le bannissement de ses œuvres de la vie musicale de l’Allemagne de Hitler. (Source : thomashampson.com/category/verboten-und-verbannt)

    Aussi, en 1936, la statue de Mendelssohn, qui se trouvait à Leipzig, la ville où il a travaillé pendant des années, a été détruite lors d’une action « Nuit et brouillard », les descendants de la famille ont été harcelés et poussés à s’exiler. Par contre, malgré la mise au ban des oeuvres de Mendelssohn, dans le cadre de la musique dégénérée, il s’est avéré plus difficile d’enlever sa musique, malgré tout restée très populaire dans le pays :

    Pour preuve, la tentative absurde de remplacer la musique pour la pièce « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, traditionnellement jouée lors des représentations de cette pièce mais dorénavant bannie, est devenue tristement célèbre. Hans Pfitzner au moins a eu la délicatesse et l’intelligence de refuser la fourniture d’un tel Ersatz – contrairement au jeune et ambitieux Carl Orff (Les défenseurs d'Orff ont fait valoir par la suite qu'il avait déjà composé la musique de cette pièce entre 1917 et 1927, soit bien avant la commande des autorités de l'époque). (Source : thomashampson.com/category/verboten-und-verbannt/)

    De cette magnifique musique de scène « Songe d’une nuit d’été », dont l’ouverture op. 21 a été composée par Mendelssohn en 1826 déjà, soit à l’âge de 17 ans, je vous présente ici une version interprétée par le Gewandhausorchester Leipzig, sous la baguette de Kurt Masur :

    Révélé par Serge de Diaghilev, impresario homosexuel issu de la haute bourgeoisie de Saint-Pétersbourg, qu'il a rencontré en 1908 et dont il aura été l'amant jusqu'en 1913, Vaslav (ou Vaclav) Nijinski (1889-1950) est considéré comme le plus grand danseur et chorégraphe de son époque, connu pour son exceptionnelle virtuosité et pour ses sauts spectaculaires. Il a été l'étoile des Ballets russes, la compagnie crée par Diaghilev, et a marqué de son interprétation les créations de Schéhérazade, du Spectre de la rose, de Petrouchka et de L'Après-midi d'un faune.

    Or, lors d’une tournée en Amérique du Sud en 1913, à laquelle Diaghilev, souffrant d’un fort mal de mer, n’a pas pu prendre part, Nijinski a fait, pendant la traversée, connaissance de la jeune danseuse hongroise Romola de Pulszky. Deux semaines après leur débarquement, et sans avoir échangé plus que quelques paroles (à l’époque, ils n’avaient aucun langage commun), les deux tourtereaux se sont mariés à Buenos Aires.

    Diaghilev, malgré leur relation quelque peu tendue, qui était due à des divergences artistiques, considérait Nijinski toujours comme son amant et en apprenant la nouvelle par télégramme, en présence d’Igor Stravinski, a été saisi d’une véritable crise d’hystérie. Sa réponse a été violente et immédiate: il a aussitôt banni Nijinski de sa troupe - et son répertoire chorégraphique du répertoire des Ballets russes.

    C’est seulement en 1916 que Diaghilev s’est donné la peine de proposer à nouveau un rôle à Nijinski. Lors de la tournée des Ballets russes en Amérique du Nord durant l’année 1916, Nijinski a eu l’opportunité de créer une chorégraphie pour la partition de « Till l’espiègle » de Richard Strauss. Mais durant la tournée, les signes d’une maladie mentale se sont fait de plus en plus évidents chez Nijinski. Il souffrait entre autres d'hallucinations, et a fini par être touché par une forme de schizophrénie. En 1919 il a sombré dans une folie mégalomane et mystique et perdu la totalité de ses moyens. Il s’est retiré en Suisse jusqu'à son décès en 1950.

    Cruelle ironie du sort: à partir de 1915, afin de remplacer Nijinski, Diaghilev a fait de son tout jeune (et mignon) protégé Léonide Massine le nouveau chorégraphe vedette des ballets russes. Le règne de celui-ci a duré quelques années, puis l’histoire s’est ironiquement répétée : Massine s’est marié - et a démissionné de la compagnie avant d’être banni à son tour, ce qui n’aurait certainement pas tardé à arriver ! (Source : Wikipedia + nybooks.com/articles/archives/1999/jan/14/secrets-of-nijinsky)

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    Serge de Diaghilev, Vaslav Nijinski et Igor Stravinski

    Or le chapitre Diaghilev n’est pas clos pour autant :

    Serge de Diaghilev (1872-1929) a obtenu en 1892 un diplôme de musicologie, pourtant il a aussitôt abandonné son rêve de compositeur après que son professeur, Nikolai Rimski-Korsakov, lui a dit qu’il n’était pas véritablement  doué pour cet art Ce dernier ne pouvait se rendre compte de l’immensité du service qu’il rendait au monde de la création, car Diaghilev allait tout simplement devenir le véritable père-fondateur de l’Europe artistique.

    Avant 1905, il a organisé des expositions d’art russe et est devenu l’assistant du prince Wolkonsky, directeur des théâtres impériaux. Le nouveau pouvoir issu de la révolution de février 1905 lui a offert le Ministère des Arts, poste prestigieux qu’il a pourtant refusé. Il a préféré rester à Paris, d’où il a entamé une tournée internationale avec les Ballets Russes et où il a organisé des concerts de musique russe, produit  le « Boris Godounov » de Moussorgski à l’Opéra Garnier avec Fédor Chaliapine, programmé des créations de Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, commandé des œuvres à Claude Debussy, Maurice Ravel, Erik Satie, Manuel de Falla, Richard Strauss, Serge Prokofiev, Ottorino Respighi, Francis Poulenc, et, bien sûr, Igor Stravinsky dont le révolutionnaire « Sacre du Printemps », en 1913.

    Avec la prise du pouvoir par les Bolcheviques en octobre 1917, Diaghilev a dû se mettre à l’évidence qu’un retour dans son pays ne lui était plus guère possible et que son exil allait devenir définitif. Quant au nouveau régime soviétique de Lénine, force lui a été de constater que Diaghilev était irrécupérable, il l’a donc désigné comme un exemple spécialement insidieux de la bourgeoisie décadente, dont le nom a par conséquent été banni de l’Union  Soviétique pendant plus de 60 ans. (Source : Wikipedia)

    En 1871, Camille Saint-Saëns (1835 - 1921) a fondé la société nationale de musique, dont le but était de favoriser la diffusion des œuvres écrites par les compositeurs français contemporains dans un contexte de défaite française face à la Prusse. Parmi les fondateurs de cette association, on trouve aussi César Franck, Édouard Lalo et Gabriel Fauré – et on retrouve là l’un des traits de caractère importants des gens de l'époque, présent également chez Saint-Saëns : le patriotisme. À l'instar de ses contemporains, y compris de nombreux artistes et intellectuels, le patriotisme de Saint-Saëns n'allait pas sans un sentiment de profonde défiance à l'égard de l'étranger, et tout particulièrement des Allemands Et dorénavant, patriote jusqu'au chauvinisme, Français jusqu'au « gallicanisme », Saint-Saëns  a fait de la xénophobie le dogme essentiel de son évangile jusqu'au ridicule. Encore en 1914,  il a écrit une série d'articles intitulés «Germanophilie» où il a plaidé le bannissement de la musique allemande, y compris celle de Wagner qu'il avait défendu auparavant. Ce parti pris aurait fort bien pu discréditer la noble cause dont il s’est fait le champion agressif,  mais la qualité de ses œuvres est heureusement venue conjurer ce péril. (Source : tombes-sepultures.com)

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    Camille Saint-Saëns en promenade

    Dans le cadre des premières journées de la musique du IIIe Reich, en 1938, une exposition intitulée « Entartete Musik » (Musique dégénérée) a été inaugurée à Düsseldorf. Cette exposition a été organisée par le docteur Hans Serverus Ziegler, Gauleiter de Thuringe dès 1933, Conseiller d'État, et Directeur des théâtres du régime hitlérien. Après la guerre, il a dirigé des théâtres, enseigné, et dans sa vieillesse, publié des livres orientés à l'extrême droite, notamment des ouvrages biographiques sur Adolf Hitler.

    Lors de l’ouverture, Goebbels y a prononcé un discours de politique musicale et Richard Strauss y a assuré la partie musicale.

    Cette mise au ban par les Nazis a eu comme but de préserver la pureté de la musique allemande, de montrer ce qui a été censuré (nettoyé) depuis 5 ans. On y a retrouvé l'irrationalité de leurs  thèmes, les condamnations outrancières, la propagande massive et spectaculaire, les slogans haineux, et en arrière-plan, la propagation d'un mot d'ordre, « l'Allemagne, pays de la musique » (qui a encore aujourd'hui de la résonance).

    « C'est pour que l'Allemagne devienne le pays de la musique classique, qu'il faut la purifier, la libérer de la « presse d'égout » et de la « domination juive ». Grâce au National Socialisme, les artistes se trouvent devant un avenir pur et non falsifié », a dit Goebbels dans son discours (en y amalgamant un « expressionnisme atonal »).

    C'est une exposition, diffamatoire contre des artistes, qui a utilisé l'attirail idéologique incohérent et bricolé de la droite populiste, raciste, nationaliste, et antidémocratique. On y a également retrouvé des éléments de polémique, autour des musiques atonales, jugées, dès 1920, « bolchéviques », par le compositeur Hans Pfitzner.

    Dans la visée, autour de la thématique « musique et race », les musiques atonales, celles de la seconde École de Vienne (musique sérielle), le jazz « nègre », la musique tzigane, les compositeurs de confession juive, ou issus de familles de confession juive, les compositeurs de gauche, une grande partie des musiques « modernistes » du premier tiers du XXe siècle.

    Une liste d'œuvres bannies des salles de concert a été établie et un dictionnaire des juifs dans la musique a été publié en 1940.

    Plus de deux cents compositeurs ont été mis à l'index. Les musiciens contemporains ont été privés de travail, sous le régime hitlérien, certains se sont exilé, d'autres ont été assassinés dans les camps de concentration.

    L'affiche, un musicien noir affublé d'une croix de David, et jouant du saxophone, est une référence à l'opéra « Jonny spielt auf  » (traduit en français par « Johnny mène la danse », d'Ernst Krenek, qui met en scène les amours entre blancs et noirs. Cet opéra, composé en 1925, a connu un très grand succès international jusqu'en 1930.

    Parmi les artistes « dégénérés », on trouve : Giacomo Meyerbeer ; Félix Mendelssohn (le musicologue nazi Karl Blessinger décrit Mendelssohn comme l’archétype du juif assimilé falsificateur de culture) ; Gustav Mahler; Béla Bartók; Igor Stravinsky; Darius Milhaud; Arnold Schoenberg; Franz Schreker; Kurt Weill; Berthold Goldschmidt; Hanns Eisler; Anton Webern; Paul Hindemith; Alban Berg; Karl Amadeus Hartmann; Boris Blacher; Viktor Ullmann; Joseph Marx; Pavel Haas; Franz Schmidt; Erwin Schuloff; Erich Korngold; Miklos Rozsa;  Franz Waxman; Alexander von Zemlinsky, etc. (Source : musicologie.org/sites/m/entartete_musik)

    Parmi les noms cités précédemment, le cas, assurément très particulier, de Béla Bartók mérite un coup de projecteur :

    Grâce à ses recherches, Béla Bartók (1861-1945), d’origine hongroise, a posé les bases de l’ethnomusicologie. Il y a découvert l’échelle pentatonique et des combinaisons polyrythmiques qu’il a utilisé dès ses premières oeuvres. Concertiste en Europe et aux Etats-Unis, il s’est produit avec le violoniste Joseph Szigeti et le clarinettiste de jazz Benny Goodman. Il a été absent de l’exposition de l’ « Entartete Musik » de 1938, parce qu’il appartenait à une nation amie. Mais Bartók a refusé ce traitement de faveur et protesté avec Zoltan Kodaly et d’autres artistes, en édictant une résolution contre les lois raciales hongroises.

    Et non seulement Bartók ne s’est jamais compromis, ni de près ni de loin, avec le régime fasciste. Il s’est au contraire opposé au militaire et homme politique Horthy qui a rallié les nazis. Il a changé de maison d’édition lorsque cette dernière s’est nazifiée, a refusé que ses œuvres soient jouées dans des concerts nazis, et demandé à ce qu’elles participent à l’exposition sur la musique dite « dégénérée » à Düsseldorf. Dans son propre testament, Bartók a même été jusqu’à exiger qu’aucune rue, parc ou monument public ne porte son nom, et ce, dans un quelconque pays, tant qu’il en subsistait au nom d’Hitler ou de Mussolini (Source : polyphonies.eu/lemensuel + Wikipedia)

    B comme Bannissement

    Béla Bartók

    Dirigée d’une main de fer à partir des années 1920 par Staline, l’union soviétique a fait régner la terreur et la dictature sur nombre d’intellectuels et d’artistes, dont Dimitri Chostakovitch (1906-1975). Alternant interdictions, bannissement et réhabilitations, la vie de Chostakovitch a été une perpétuelle bataille avec les autorités. Il a bien échappé aux purges staliniennes des années 1930 mais par contre, il a deux fois dû faire face au bannissement.

    Ainsi, il a été condamné publiquement en 1936 et en 1948 et désigné comme «ennemi du peuple». On lui a retiré ses cours au Conservatoire, obligé ses confrères à le dénigrer et ses partitions ont été interdites. En fait, il a alterné les exclusions et les honneurs, tantôt indésirable, tantôt comme compositeur national à qui on a remis le prix Staline pour certaines de ses œuvres.

    La première mise au ban a été prononcée en 1936, après le succès de son opéra « Lady Macbeth de Mzensk », par un fameux article de la Pravda (quelquefois attribué à Staline en personne) l'accusant de «formalisme bourgeois», en référence à son prétendu manque de simplicité et d’accessibilité. La partition, ainsi que celle de son opéra précédent « Le nez », qui avait été retiré des scènes après 16 représentations seulement, ont été mis au ban pendant trois décennies.

    La 7ème symphonie dite « Leningrad » par contre, composée en 1941 et crée en 1942, est l'une des rares œuvres de Chostakovitch qui a eu l’heur de plaire au pouvoir. Largement interprétée comme une illustration de l’héroïsme de la résistance russe à l’armée allemande, Chostakovitch, subitement devenu le « compositeur phare » du régime, a même reçu un Prix Staline pour elle, en 1942. Et il a du rire sous cape, car il semble qu’il ait composé cette symphonie, non pas pour célébrer la résistance de la ville de Leningrad face au siège des forces de l'axe, mais bien pour dénoncer tout forme de dictature totalitaire, à commencer par celle de Staline ! Toujours est-il que selon certaines sources, le premier mouvement aurait été terminé un an avant l’invasion allemande déjà. Le compositeur lui-même devait préciser, bien après la mort de Staline, ce qui suit: « je n’ai pas spécifiquement pensé à l’invasion allemande pour le premier mouvement. En fait l’idée à l’origine est celle de l’invasion de la terre par des forces étrangères, et non pas spécifiquement de l’invasion nazie ». Avec sa forme spécifique de satire, il est même fort probable que Chostakovitch eut pensé une fois de plus à la terreur communiste. Et c’est du moins ce qu’à toujours pensé Flora Litvinona, actrice et amie du compositeur.

    En 1948, l’édit d’Andreï Jdanov, politicien soviétique et partisan de Joseph Staline, qui a joué un grand rôle dans la politique culturelle de l'URSS, a une nouvelle fois mis Chostakovitch (comme d’autres compositeurs célèbres) au ban de la nation pour « déviation formaliste, subjectivisme et refus du réalisme socialiste » et prononcé une condamnation sans appel de l’ensemble de son oeuvre, rendant par là même impossible pendant des années toute audition d’oeuvres nouvelles. Et ce n’est que dix ans plus tard, en 1958, que Chostakovitch a reçu confirmation de son retour en grâce auprès des autorités.

    En 1960, Chostakovitch a succombé à la pression et rejoint le parti communiste, sans doute par pure forme. Et il a aussitôt usé de sa position officielle et sa prééminence pour intervenir en faveur d’artistes tels que le poète Joseph Brodsky - et représenter sa symphonie N° 13 « Babi Yar », basée sur des poèmes très critiques de Yevgeny Yevtushenko, ceci malgré une opposition officielle. Cette oeuvre également a plus tard été bannie dans le bloc soviétique et c’est au violoncelliste Mstislav Rostropovich que revient le mérite d’avoir sorti clandestinement cette partition hors de l’URSS. Elle a été présentée aux Etats-Unis en 1969, par le Philadelphia Orchestra, sous la direction d’Eugene Ormandy. (Source : youtube.com)

    L’extrait suivant, la troisième partie « Allegro non troppo » (Attaque) de la 8e symphonie, est accompagné par des images du temps de la guerre en Union soviétique, principalement à Leningrad :

    Le cas Wilhelm Furtwängler, considéré comme le plus grand interprète du répertoire symphonique allemand, est à l’origine de nombreuses controverses et a provoqués des débats passionnels :

    Les principaux reproches faits à Wilhelm Furtwängler (1886-1954) après la guerre étaient ceux d’être resté en Allemagne pendant tout le période nazie, d’avoir accepté le titre honorifique de Conseil d’Etat de Prusse (poste dont il avait pourtant démissionné en 1934, mais sa démission avait été refusée), celui aussi de vice-président de la «Chambre de Musique du Reich», l'association des musiciens professionnels patronnée par l'Etat, et d’avoir ainsi implicitement accepté d’être utilisé comme un «trésor national» par le régime hitlérien (alors qu’il n’était nazi, ni dans la conviction, ni dans les actes).

    A ce titre, Furtwängler a été banni de la scène musicale allemande pendant la durée du processus de dénazification, dirigé par les Alliés au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il a toutefois été lavé de toutes ces accusations en 1946 après avoir démontré que même si sa renommée lui avait permis de bénéficier d’une réelle protection de la part des dignitaires nazis, il n'avait jamais approuvé la politique nazie, n’avait jamais adhéré au parti national-socialiste, avait toujours refusé de faire le salut nazi et de diriger des hymnes nazis - et avait soutenu de nombreuses personnes d'origine juive. Réfugié en Suisse dès février 1945, interdit de diriger tant que la commission de dénazification ne s'était pas prononcée, il a passé les années 1945-1946 à composer.

    La commission a blanchi Furtwängler en avril 1947, mais en dépit de cela, on a continué à reprocher à Furtwängler d'être resté en Allemagne et d'avoir dirigé de la musique en présence d'Hitler, comme en témoigne par exemple le boycott de l'orchestre de Chicago organisé en 1948 par des musiciens américains pour empêcher la venue de Furtwängler aux États-Unis. (Source : Wikipedia)

    Entre l’affaire Furtwängler et la suivante, il y a de nombreuses parallèles à tirer : comme Furtwängler, Krauss était un immense artiste, considéré par les dirigeants nazi comme une gloire  nationale, mais qui,  pour avoir profité de cette protection en « ne faisant que de continuer son travail d’artiste » - et jusqu’à l’établissement du fait qu’il avait, lui aussi, aidé de nombreuses victimes des persécutions nazies à fuir l’Allemagne et l’Autriche – a, lui aussi, été banni des scènes allemandes :

    Lors de son arrivée à Berlin, en 1934, la réputation de Clemens Krauss (1893-1954) était déjà immense et la Philharmonie s’est pris à rêver d’avoir trouvé son directeur sur le long terme. Malheureu­sement, l’alchimie n’a pas eu lieu: dès la première année, des conflits se sont fait jour avec les musiciens et l’administration. Krauss a démissionné et est parti s’installer à Munich où il est de­venu Directeur musical de l’Opéra de Bavière (1937). Ces dernières années se sont déroulés sous fond de montée progressive et irrésistible du nazisme. Dès 1936, Krauss a affiché sa non-résistance aux autorités nouvelles. Sans adhérer au parti ni témoigner sa sympathie d’une quelconque façon, Krauss a continué « simplement » son travail d’artiste, trouvant dans le nouveau régime en place des inter­locuteurs ni plus ni moins compétents qui ont recon­nu ses valeurs artistiques et épaulé son ascension... Entre 1939 et 1945, il est devenu Directeur du Mozarteum de Salzbourg. En 1945, il a été nommé Directeur de l’Opéra et du Philharmonique de Vienne. C’est cette collaboration calme et aveugle, désespérément aveugle, qui lui aura été reprochée à la fin du conflit. Les discussions directes qu’il avait eues avec Hitler lui-même sur l’érection d’une nou­velle salle d’opéra à Berlin ne lui ont pas été par­données. Interdit de scène pendant plus d’un an, il lui aura fallu attendre 1946, avec la réunion d’une commission d’épuration en Autriche, pour être in­nocenté et pour voir établir qu’il a en fait aidé de nombreuses victimes des persécutions nazies à fuir l’Allemagne et l’Autriche. Cet épisode a profondément mar­qué l’artiste et l’a renvoyé direc­tement à ses responsabilités morales. Après 1946, Krauss est resté blessé, traumatisé par ces années très troubles. Sa vision des rapports de l’art et de la politique n’aura plus jamais été la même: la musique de cette longue nuit barbare l’a pourchas­sé jusqu’au bout. Résigné, Krauss a survécu huit années à la guerre. Jusqu’à la fin, il a dirigé, se concentrant de plus en plus sur les oeuvres qui lui ont été chères : les Wagner, les poèmes symphoniques de son ami Strauss. Et c’est finalement à Bayreuth qu’il nous a laissé son testament musical le plus émouvant en 1953 et 1954 avec un « Parsifal » d’une profondeur, d’un désespoir étouffants, et un « Ring » d’un seul trait, fulgurant de lumière. (Source : Répertoire, juillet-août 2002 ; Laurent Campellone : Clemens Krauss, La petite musique de nuit)

    B comme Bannissement

    Clemens Krauss

    Puis il y a eu le cas Karajan, celui que son rival Furtwängler n’appelait que « ce Mr. K » :

    L’affiliation, depuis mars 1935, de l’ambitieux Herbert von Karajan (1908-1989) au NSDAP dans le but d'obtenir le poste ardemment convoité de chef de l'orchestre symphonique du Théâtre d'Aix-la-Chapelle est un stigmate qui plus tard a puissamment refait surface, pour devenir une affaire âprement débattue et difficile à comprendre, ironiquement même avec 50 ans de recul. Même la dénazification de 1948 n’a pas réussie à faire disparaître pour toujours le fantôme de cette association qui, contrairement à d’autres musiciens connus comme étant des membres du parti nazi, lui a collé à la peau pour le restant de sa vie (et beaucoup le diront, a sérieusement entravé le développement de sa carrière aux USA). Après la guerre, c’est Walter Legge qui a contourné le ban des Alliés sur les prestations de Karajan en faisant avec lui une série d’enregistrements aujourd’hui légendaires, d’abord avec le VPO et puis avec le jeune Philharmonia, qui ont porté le nom et le génie de Karajan là où lui il ne pouvait y aller ! Le « Requiem » de Brahms ; les « Métamorphoses » de Strauss avec le VPO ; « Falstaff » de Verdi ; « Der Rosenkavalier » de Strauss ; « Cosi fan tutte » de Mozart ; les symphonies de Beethoven avec le Philharmonia, sont des réussites à tous les niveaux.

    Puis Berlin l’a appelé. Avec la mort de Furtwängler, en 1954, et la fin de la rivalité autant attisée par les hommes politiques (Goebbels et Goering) que cultivée entre les deux hommes, Karajan a pu monter sur le trône de Berlin - en se faisant modestement proclamer patron des Berliner Philharmoniker à vie ! (Source : Wikipedia + gramophone.co.uk/HallofFame/Karajan/Feature/Obituary)

    L’aspect le plus controversé dans la vie du chef d’orchestre néerlandais d’origine allemande Willem Mengelberg (1871-1951) concerne son comportement avant et pendant l’occupation allemande des Pays Bas, entre 1940 et 1945. De son point de vue, la musique et la politique étaient deux mondes à part, il a donc continué à diriger l’Orchestre royal du Concertgebouw, dont il était le principal chef d’orchestre depuis 1895, quand les Nazis ont envahi et occupé la Hollande, s’exposant lui-même en tant que matériel de propagande. Les explications de son comportement ont oscillé entre naïveté et indifférence. Après la seconde guerre mondiale, Mengelberg a été banni des scènes hollandaises et son passeport confisqué. Initialement, Mengelberg a été banni à vie, mais ses avocats ont plus tard obtenu une réduction de cette peine à une durée de six ans. Juste deux mois avant l’expiration de son exile, Mengelberg est décédé en Suisse où il avait attendu, frustré et sans comprendre la raison de cette sanction, que « son » Concertgebouw le rappelle à son poste. (Source : monteverdi.tv/royal-concertgebouw-orchestra + Wikipedia)

    Il y a également eu d'authentiques nazis parmi les chefs d'orchestre, par exemple l’autrichien Oswald Kabasta (1896-1946), dont on connaît d’admirables interprétations de Bruckner, notamment de la 4e symphonie, et de Dvorak. Kabasta s'était occupé des Petits chanteurs de Vienne de 1935 à 1937 avant d’obtenir, en 1938, la consécration de sa carrière en étant nommé à la tête de l'Orchestre philharmonique de Munich, le berceau du nazisme. Or Kabasta était un nazi convaincu qui signait ses lettres « Heil Hitler » ; il a été mis au ban du monde musical en 1945 et interdit d’estrade pour cause de collaboration avec le régime Nazi. Convaincu qu'il ne pourra plus jamais diriger, il s’est donné la mort en 1946, à l'âge de 49 ans. (Source : Wikipedia)

    Les premières esquisses de l’oeuvre « Carnaval grec », empreintes par la guerre civile grecque et pensées d’abord comme une oeuvre symphonique indépendante, le compositeur grec Mikis Theodorakis (*1925) les a faites sur l’ile de bannissement Ikaria où il a été déportée une première fois en 1947 en tant qu’ennemi communiste du régime en place, puis une seconde fois en 1948. Cette oeuvre a été terminée en 1953 en tant que suite de ballet, suite à une commande de l’opéra d’Etat de Rome qui en a assuré la première l’année suivante. Avec cette oeuvre, Theodorakis a achevé, selon ses propres dires, la « première période de son écriture musicale ». (Source : online.de/Sites/Mikis-Carnival)

    Le coup d'État du 21 avril 1967 des colonels (dont Georgios Papadopoulos a fait partie) a obligé Theodorakis, qui s'est toujours fermement opposé à tout régime dictatorial et oppressif, à entrer une seconde fois en clandestinité, d'où il a publié deux jours après le putsch le premier appel à la résistance. Arrêté le 21 août 1967, il a été emprisonné dans les locaux de la Sûreté, - et le cycle de poèmes « Le Soleil et le temps » est devenu l'expression des horreurs qu'il y a vécues. Il a ensuite été transféré à la prison Avéroff puis placé en résidence surveillée à Vrachati fin janvier 1968. En août 1968, il a été banni avec son épouse Myrto et ses deux enfants Margarita et Yorgos à Zatouna dans un village de montagne des Arcadies (d'où le titre principal de son cycle de compositions « Arcadies I-XI »). Puis, il a été déporté au camp de concentration d'Oropos et finalement exilé, à la suite de nombreuses campagnes internationales de solidarité initiées notamment par Dmitri Chostakovitch, Leonard Bernstein, Arthur Miller et Harry Belafonte, et après l'intervention de Jean-Jacques Servan-Schreiber auprès du dictateur Papadopoulos. (Source : Wikipedia)

    B comme Bannissement

    Mikis Theodorakis

    Son voyage entre les mondes et les genres, Arvo Pärt (*1935) l'a entrepris à partir de 1957 lorsqu'il est entré au Conservatoire de Tallin tandis qu'en parallèle, il a trouvé un emploi à la radio estonienne en tant qu'ingénieur du son, poste qu'il a occupé de 1958 à 1967. Sa première œuvre, « Necrology », écrite dans un langage sériel n’a récolté aucun suffrage auprès d'un régime allergique aux courants occidentaux. En 1962, l'une de ses compositions écrite pour chœur d'enfants et orchestre, « Notre jardin » (1959), l’a fait connaître dans toute l'Union soviétique et lui a permis de remporter le premier prix des jeunes compositeurs de l'URSS.

    Mais la lune de miel n’a été que de courte durée, et l'affirmation explicite de sa foi dans ses compositions d'inspiration religieuse de même que son adoption persistante du sériel lui ont attiré d'importantes inimitiés et ont considérablement limité le rayonnement de son œuvre.

    Ainsi, son « Credo » (1968) par exemple a été banni en Union Soviétique après sa première parce qu'il comprend la phrase « Je crois en Jésus-Christ ». Le premier enregistrement de cette oeuvre religieuse n’a été fait qu’en 1992.

    Voici la première partie de cette oeuvre chorale, enregistrée lors de l’inauguration de la salle de concert à Jöhvi, en Estonie, sous la direction de Tönu Kaljuste :

    Jiang Qing, la quatrième et dernière épouse de Mao Zedong (Mao Tsé-toung), fondateur de la République populaire de Chine, a joué un rôle politique majeur durant la révolution culturelle, lancée en 1966. Pendant cette période, qui n’a eu de révolutionnaire que le nom, la plupart des troupes ont été dissoutes, acteurs et dramaturges poursuivis, et tous les opéras bannis exception faite pour les huit « opéras modèles » approuvés par Jiang Qing et sa « bande ». Les pièces de style occidental ont été condamnées comme « drames morts » et « mauvaises herbes » et bien sûr interdites de représentation. Il faut signaler aussi que la haine de Madame Mao, Jiang Qing, pour les comédiens en général, était à attribuer au fait qu'elle-même venait de ce milieu du spectacle Shanghaïen où, entre actrices et courtisanes, la délimitation n'était pas toujours très claire ; et plus proches avaient été ses collaborateurs de l'époque, plus farouche la haine qu'elle leur portait sous couvert de défendre la refonte culturelle du pays voulue par son tout-puissant époux, le président Mao ZeDong. Il a fallu la chute de la « Bande des Quatre », en 1976, pour que l'opéra de Pékin connaisse son renouveau et puisse continuer d'être une forme très populaire de divertissement aussi bien au théâtre qu'à la télévision. (Source : Wikipedia)

    Le chef d’orchestre et compositeur suisse Michel Tabachnik (*1942) a été propulsé à la une de l’actualité à la suite des tragédies de Salvan et Cheiry, en Suisse (octobre 1994, 48 morts au total) et du Vercors (Saint-Pierre-de-Chérennes, décembre 1995, 16 morts). Les deux gourous Jo di Mambro et Luc Jouret, ayant péri assassinés par balle et brûlés à Salvan, en Suisse, Tabachnik était le seul poursuivi, pour participation à une « association de malfaiteurs en vue de commettre des assassinats », dans le procès de l’OTS (Ordre du Temple Solaire). Dans le cadre de cette secte, Tabachnik, passionné de philosophie et de spiritualité, a assisté durant près de vingt ans à de nombreux rituels, dispensé des enseignements, tenu des discours dont celui, à Avignon, qui annonçait de façon ésotérique le transit vers Sirius, et écrit les « Archées », textes ésotériques (incompréhensibles selon certains témoins) constituant l'enseignement réservé à l'élite de l'ordre. Et bien qu’aucune implication du chef d’orchestre dans les différents assassinats n’ait pu être démontrée, les répercussions de cette affaire se sont révélées être très lourdes de conséquence pour Tabachnik qui, depuis le déclenchement de l’enquête, a été banni de presque toutes les salles de concert d’Europe et depuis, n’en finit pas de traîner les casseroles de ce que lui-même a qualifié d’aveuglement et de crédulité dues à son goût pour l’ésotérisme.

    Lors des différents interrogatoires, Tabachnik a affirmé avoir cru sans problème à des manifestations surnaturelles mises en scène par celui qui allait devenir le chef de la secte, Jo Di Mambro, Par exemple les multiples apparitions du Saint-Graal : « Ça paraît idiot, mais j'y ai cru, je n'étais pas le seul, le bras droit du prince Rainier est venu et a assisté au miracle, j'ai appris que ces apparitions étaient des tricheries après le drame suisse en 1994 ». Autre exemple : la cérémonie organisée par Jo di Mambro, lors de laquelle celui-ci a expliqué qu'il allait féconder sa maîtresse, Dominique Bellaton, sans contact sexuel mais par imposition de son épée sur sa gorge. « On a voulu y croire et ça m'a ébranlé quand j'ai compris qu'il nous avait menés en bateau ».

    En 1998, Michel Tabachnik a été mis hors de cause par la justice suisse pour les massacres commis sur territoire helvétique. Puis, en une vingtaine de commissions rogatoires, des tonnes de documents ont été transférées à Grenoble, où une bonne partie du dossier était constitué de pièces sur lesquelles la justice suisse avait fondé le non-lieu en faveur de Michel Tabachnik. Or ces documents n’ont pas d’avantage permis de mettre en évidence une quelconque participation active du chef d’orchestre aux assassinats ou suicides collectifs du Vercors. Pour autant, le juge d'instruction Luc Fontaine avait tout de même mis en examen Michel Tabachnik pour association de malfaiteurs, considérant que ses écrits ésotériques ont pu favoriser la survenance des drames.

    Le 25 juin 2001, en première instance, le tribunal correctionnel de Grenoble a relaxé Michel Tabachnik, contre l'avis du parquet qui a provoqué le procès en appel. Lors du second  procès, en décembre 2006, l'avocat du chef d'orchestre a demandé la relaxe pure et simple de son client, expliquant que « les écrits de M. Tabachnik (étaient) un galimatias ésotérique «  et que « sanctionner les élucubrations de Michel Tabachnik, ce serait sanctionner un délit d'opinion ». Aussi, la Cour d’appel de Grenoble a définitivement levé l’accusation d’avoir placé, par ses écrits, les futures victimes « dans une dynamique mortifère ».

    Lavé de tout soupçon, Tabachnik, qui s’est toujours considéré comme un bouc émissaire dans cette affaire, a déclaré : « Je suis surtout content pour mon épouse et pour mes enfants. Avoir un père condamné, cela aurait été terrible! ».

    Depuis, avec l'aide de ses amis, il tente de se reconstruire une vie professionnelle. (Sources : APF – Wikipedia -  info-sectes.ch/temoignage-ots)

    B comme Bannissement

    Michel Tabachnik

    Les concerts initiaux de l’Orchestre de Palestine (rebaptisé « Orchestre philharmonique d'Israël » depuis la création de l'État d'Israël en 1948), dirigé par Arturo Toscanini, comprenaient de la musique de Richard Wagner. Toutefois, après les pogroms de la « Nuit de Crystal » (Reichskristallnacht) en novembre 1938, l’orchestre a maintenu un ban « de facto » sur l’oeuvre de Wagner, dû à l’antisémitisme du compositeur et l’association de sa musique avec l’Allemagne Nazie.

    C'est d'ailleurs seulement à partir de 1971 que l'orchestre a accepté de jouer en Allemagne. À l'occasion d'une tournée dans les pays européens de l'Est à la fin des années 1980, l'orchestre s'est également rendu sur le site d'Auschwitz (Pologne).

    Considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs du monde, cette phalange a été fondé en 1936 par le violoniste juif d'origine polonaise Bronislaw Huberman sous le nom d'« Orchestre de Palestine », alors que beaucoup de musiciens juifs étaient progressivement expulsés des orchestres européens (en Allemagne, en Autriche, en France sous la pression de l'idéologie nazie, etc.). (Source : Wikipedia)

    Or en juillet 2001, la prestigieuse Staatskapelle de Berlin a présenté l’ouverture de « Tristan et Iseut » lors du festival d’Israël. Alors que le chef d’orchestre Daniel Barenboïm, lui-même juif, avait promis de respecter le bannissement de la musique de Wagner, il a surpris son audience en lui demandant s’il souhaitait entendre du Wagner comme bis à la suite du programme affiché. La majeure partie de l’audience s’est prononcé en faveur du bis, qui a été ovationné debout par la plupart des spectateurs. Toutefois, pendant la demi-heure qu’a duré le débat précédant cette ouverture, de nombreux Israéliens ont protesté et quitté le théâtre, certains ont même crié des insultes en partant. (Source : Wikipedia)

    Comme je l’ai déjà mentionné, il n’y a pas que les personnes physiques qui ont eu à subir un bannissement, mais également des compositions. Et à ce sujet,  l’ironie de l’histoire de la musique a voulu que les deux œuvres parmi les plus populaires qui soient pour accompagner une cérémonie de mariage – œuvres bannies de certaines églises - sont le « Chœur nuptial » de Richard Wagner et la « Marche nuptiale » de celui que Wagner (tout d’abord sous le pseudonyme K. Freigedank) a attaqué de manière particulièrement abjecte - Felix Mendelssohn. 

    Nul doute que de son vivant, Wagner aurait été particulièrement ravi de devoir partager cet honneur avec son « ennemi juré » :

    Le « Chœur nuptial » (« Treulich geführt »), connu aux Etats-Unis sous le titre « Here Comes the Bride », a été composé par Richard Wagner en 1850 comme ouverture du troisième acte de l’opéra « Lohengrin ». Il est chanté après la cérémonie, lors de l’entrée d’Elsa et de Lohengrin dans la chambre nuptiale afin de consommer leur union. Pourtant dans l’opéra, la nuit de noces tourne à la tragédie et on raconte que Wagner s’était amusé du fait que cette pièce soit utilisée lors de mariages. Car si cet air est traditionnellement associé à des émotions positives pendant les cérémonies de mariage, dans le contexte de l’opéra par contre, il a lieu avant l’assassinat de plusieurs invités.

    Or certaines églises bannissent le « Chœur nuptial » ; ainsi, il n’est que très rarement joué lors de mariages juifs, ceci en raison d’objections culturelles dues à la réputation publique et bien documentée de Wagner en tant qu’antisémite. De nombreux pasteurs de l’église luthérienne s’y opposent également à cause des éléments païens de l’opéra de Wagner. Et l’église catholique romaine l’a longtemps banni puisqu’il est classé en tant que musique séculaire, dont l’utilisation fréquente au cinéma et à la télévision l’associe d’avantage à la sentimentalité qu’à un culte religieux.

    Quant à la « Marche nuptiale », elle a été composée par Felix Mendelssohn en tant qu’ouverture de la musique de scène pour la pièce « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare. Cette marche a été utilisée pour la première fois le 2 juin 1847, lors de l’union de Dorothy Carew et Tom Daniel à l’église Saint-Pierre de Tiverton, en Angleterre. Toutefois, elle n’est devenue populaire pour des mariages qu’en 1858, lorsque la princesse royale Victoria l’a choisi pour son union avec Frédérique-Guillaume, prince royal de Prusse. Or la mariée était la fille ainée de la reine Victoria, qui aimait la musique de Mendelssohn et pour qui le compositeur avait joué de nombreuses fois lors de ses visites en Angleterre. Un orgue sur lequel Mendelssohn avait interprété, entre autres,  la « Marche nuptiale » se trouve à l’église Sainte-Anne de Tottenham. Vladimir Horowitz a transcrit cette marche en une pièce virtuose pour piano, qu’il a joué en tant que bis pendant ses concerts.

    Or, aux États-Unis, certaines églises (et notamment l'Église catholique romaine) proscrivent l'usage de cette marche nuptiale, jugeant (d'après le contexte théâtral originel de l’œuvre) qu'elle n'a pas sa place dans leurs cérémonies religieuses  (la scène la plus connue est l'apparition de Titania, la reine des fées et femme d’Obéron qui, par la magie de Puck, est tombée amoureuse du laid et grossier tisserand Bottom, qui porte une tête d'âne). (Source: Difference Between Bridal Chorus & Wedding March.eHow.com + Wikipedia)

    L'opéra-comique « La Fille du Régiment » de Gaetano Donizetti est particulièrement renommé pour l'aria pour ténor « Ah ! mes amis, quel jour de fête ! » (parfois appelé, de manière d'ailleurs plus exacte : « Pour mon âme»), qu'on a surnommé « l'Everest de l'art lyrique », puisqu'elle ne comporte pas moins de neuf contre-ut, qui se succèdent sur un rythme rapproché, requérant à la fois la capacité de maîtriser cette note aiguë et une grande agilité vocale. Parmi les grands interprètes de ce rôle on compte les ténors Luciano Pavarotti et Juan Diego Florez.

    Or une fois que Juan Diego Florez a brillamment poussé les neuf contre-ut avec une résonance cristalline au Metropolitan Opera de New York, la foule s’est levée et a ovationné debout. Car Juan Diego Florez a fait plaisir au public avec quelque chose que le public n’a plus entendu sur la scène du au Met depuis 1994 : un bis !

    Il a rechanté l’air « Ah, mes amis » en enchainant neuf fois cette note difficile - et a provoqué un de ces moments d’extase dont chaque imprésario rêve. Et, dans ce cas, qu’il prépare : Peter Gelb, le manager du Met, a déclaré avoir demandé à Florez son accord de répéter cet air si le public le lui demandait. Or Florez l’a toujours fait, dans d’autres opéras, y compris au Teatro alla Scala de Milan, ou l’année dernière il était le premier à rompre le ban sur les bis depuis 1933.

    Florez a donc accepté la demande de Gelb, et l’orchestre ainsi que les chœurs en ont été avertis. Gelb a gardé une ligne ouverte entre son bureau et le chef de scène. Après la réaction explosive du public, il a donné le feu vert pour que le chef de scène active une lampe sur le podium du chef d’orchestre, Marco Armiliato.

    Armiliato a alors levé deux doigts interrogatifs en direction de Florez, qui s’est contenté de sourire. Ce qui voulait dire oui !

    Les bis étaient monnaie courante au 19e siècle, mais sont ensuite tombés en désuétude. Au Met, ils ont (à part quelques rares exceptions tel que Pavarotti) été bannis pendant presque tout le 20e siècle.

    Mais selon Gelb il n’y aura plus, à l’avenir, de ban sur les bis, ceci afin de rendre l’opéra « aussi distrayant et excitant que possible » pour le public. (Source : The New York Times, 23 avril 2008)

    Voici les fameux 9 contre-ut de l’air  « Ah mes amis », enregistré en 2007 à Vienne :

     

    Çela vaut bien un bis, non? Allez, on remet ça ?

    Sur ce (comme disait l’autre : « ä l’oral on peut tout dire mais à l'écrit c'est différent » - mais j’ose quand-même !),

    je vous dis :

    A la revoyure.

     


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  • Commentaires

    1
    Lundi 27 Mai 2013 à 19:03

    Bonjour et merci de ton passage sur mon blog et de ton gentil commentaire.

    Je dois reconnaitre que ce que je viens de lire m'était inconnu ou presque, sauf pour le Jardin d'Eden, d'où pas mal d'hommes politiques vont être chassés eux aussi !!!

    Merci pour cet article très complet.

    Je suis heureux de savoir que notre groupe va bercer ta retraite, mais on attribuera ça plutôt aux Shadows et à Cliff Richard

    Je te souhaite une bonne soirée

    Bien cordialement

    @lain

    2
    chti du nord Profil de chti du nord
    Lundi 3 Juin 2013 à 10:30

     

    Bonjour un petit passage sur le web, magnifique blog que du bon travail après le bon voyage sur ton blog. Bonne journée et au plaisir

     

    3
    Petaouchnok
    Vendredi 14 Juin 2013 à 00:28

    Beaucoup de connaissance ici, un puits, merci !!

    4
    Samedi 22 Juin 2013 à 22:55

    Merci de tout coeur, @lain, tio du nord et Petaouchnok, pour vos commentaires encourgeants. J'apprécie beaucoup.

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