• A comme Analphabète

    Savez-vous, chers lecteurs (à moins que vous fassiez également partie des analphabètes et que vous ne soyez ici que pour regarder les images, auquel cas vous ne saurez jamais rien de la navrante révélation que je vais vous faire) -

    Savez-vous que selon des chiffres publiés par l’ONU, pour la période 2000-2006, il y a sur notre bonne vieille terre à peu près 774 millions d’analphabètes, nombre qui correspond à environ 1/5 de la population adulte mondiale ? Or, si 75% de ces 774 millions d’analphabètes vivent dans seulement 15 pays comme le Bangladesh, le Brésil, la Chine, l’Inde ou le Nigéria, il reste néanmoins quelque 193 millions répartis dans les pays dit « développés » dont, tenez-vous bien, approximativement  800'000 adultes en Suisse  -

    soit 16 % des 16 à 65 ans.

    Qui sont incapables de lire et comprendre un texte simple ! 

    Ainsi, derrière ces données statistiques anonymes concernant notre chère petite patrie, qui figure pourtant parmi les pays les plus prospères et les plus développées du monde, se dissimule une personne sur sept qui est affligée d’un handicap qu’elle assume tant bien que mal, qu’elle masque farouchement aussi longtemps que possible et plus ou moins habilement avec des combines, de petits et de grands mensonges et des tricheries. En sollicitant la collaboration de proches aussi.

    Pour ne l’avouer qu’en cas de nécessité absolue, ou sous la contrainte

     

    A comme Analphabète

     

     

    Certes, cette « lacune » n’a pas empêchée notre beau compatriote André Reithebuch de devenir Mister Suisse en 2009, de faire la une de tous les journaux et de permettre à l’organisation de ce concours de battre le record de son chiffre d’affaires depuis sa création en 1999, avec 450'000 francs réunis; information dont la presse en a largement fait mention.

    Or cette réussite reste exceptionnelle et son aspect glamour masque le parcours pourtant semé d’embûches de chaque individu concerné par l’analphabétisme, que ce soit dans la démarche d’insertion dans la société ou, plus particulièrement encore, lors de la tentative d’accès au marché du travail.

    Mais comme il ne semble y avoir aucune affinité entre Mister Suisse 2009 et la  musique occidentale savante, contrairement à son successeur Mister Suisse 2010 qui suit une formation de chant classique et se rêve chanteur d’opéra, alors qu’en revanche il n’est pas analphabète, il est donc grand temps de quitter cet univers des torses glabres et des abdos parfaits pour entrer dans celui de le musique!

    Or les deux premiers cas que je vais vous citer ne sont pas tout à fait symptomatiques non plus, je le reconnais très volontiers, mais je profite d’une possible association, en l’occurrence de celle de l’arrangement et de la transcription (après tout, Bach en connaissait déjà un rayon) pour  leur accorder quand même le droit de cité dans mon blog :

    Le génie autodidacte de la guitare Django Reinhardt (1910-1953) - malgré ses difficultés de lecture et d’écriture (il était pratiquement analphabète) - a produit de très nombreuses compositions et avait toujours souhaité que ses oeuvres soient arrangées pour orchestre symphonique. Malheureusement il est mort avant de connaître le « Django Symphonique » ; arrangements écrits par le compositeur Per Ekdahl et interprétés par l´Orchestre Symphonique de Kristiansand. Il ne fait aucun doute qu’il aurait adoré ! (Source : symphonicdjango.com/cirque)

    Le brésilien João Teixeira Guimarães (1883-1947), mieux connu comme João Pernambuco, était un musicien illettré et un des fondateurs du choro brésilien, dont Heitor Villa Lobos a pourtant dit que même Johann Sébastien Bach n’aurait pas été gêné de signer les compositions avec son nom ! (Source : choro-music.blogspot.com)

    Ceci étant dit, j’ai débusqué 3 cas « pur jus » au sujet desquels les informations se recoupent suffisamment pour pouvoir affirmer qu’il s’agissait, selon la définition de l’UNESCO, d’analphabètes fonctionnels. Tout au moins pendant une certaine période de leur vie, car la correspondance publiée semble prouver qu’ils ne le sont pas tous restés pour toujours:

    Ainsi, les parents de Claude-Achille Debussy (1862-1918), de condition très modeste, n’ont pas été en mesure d’envoyer leur fils aîné à l'école. Pour nourrir sa famille, le père, Manuel, commis aux écritures dans une société de chemin de fer,  a donc confié deux de ses enfants à sa sœur Clémentine, financièrement plus aisée. Claude a alors été ballotté entre sa tante et ses parents et contrairement à ses frères et sœurs, n’aura fréquenté aucune école. Sa mère Victorine a bien tentée d’assumer seule son instruction mais pendant longtemps, Claude a gardé de sérieuses lacunes en orthographe. (Source : Wikipedia + a525g.com/musique/claude-debussy)

    A comme Analphabète

    Claude-Achille Debussy

    Portrait par Marcel Baschet (1884)

    Jean-Philippe Rameau (1683-1764), considéré comme le plus grand musicien français avant le XIXe siècle, a été formé à la musique par son père, organiste à Saint-Etienne. Il a connu ses notes bien avant de savoir les lettres et à sept ans, il jouait du clavecin comme un adulte doué. Elève au collège des jésuites, il n’y est pas resté très longtemps ; il ne voulait rien apprendre puisqu’en dehors de la musique, rien ne l’intéressait vraiment. Il ne pensait qu'à écrire sur ses cahiers des débuts de motifs, des essais de fugues. Avant d'avoir terminé sa quatrième année, il a donc été renvoyé et l'orthographe est restée pour lui une énigme. Ainsi, il s’est couvert de ridicule lorsque, devenu amoureux d'une jeune veuve, il a voulu lui adresser des lettres enflammées. (Source : Odette Valéri et Janine Brillet: L'Opéra. Editions de Minuit + Wikipedia)

     A comme Analphabète

    Jean-Philippe Rameau

    Le pianiste Rudolf Serkin (1903-1991) a quitté Ega, sa ville natale en Tchécoslovaquie, à l'âge de neuf ans pour aller étudier à Vienne, ou ses parents l'ont rejoint que deux ans plus tard. Il était hébergé chez des gens très sympathiques, mais qui se détestaient les uns les autres. Le mari et la femme, la mère et ses filles. « C'était affreux, je n'étais pas du tout habitué à cela. Je ne suis jamais allé à l'école de ma vie. Je suis un véritable analphabète. Tout ce que je sais, je l'ai appris par des amis. Sauf la musique, bien sûr, que j'ai étudiée très sérieusement ». (Source : Le Monde de la Musique, Hors Série: Le Piano)

     A comme Analphabète

    Rudolf Serkiin

    Or, il existe un autre genre d’analphabète, non pas littéraire, mais musical celui-ci:

    C’est en tout cas la déduction du compositeur Jean Barraqué, excellent analyste de l’œuvre de Debussy (tiens, quelle coïncidence tout de même), qui dans un ouvrage de vulgarisation a traité un autre compositeur, l’auteur des « Gnossiennes » Erik Satie (1866-1925), « d’analphabète musical accompli ».

    Contraint par les conséquences d’un procès houleux - animé par le petit-neveu du compositeur - à tempérer ses positions, il a remplacé le passage litigieux par celui-ci, d’une ironie dédaigneuse et aigrie : « Il a parfois été évoqué une influence que l’œuvre de Satie aurait eue sur celle de Debussy (…). La prise en considération d’une telle éventualité n’a jamais été envisagée, à notre connaissance, chez les véritables compositeurs et musicologues professionnels (…). Il nous paraît inutile de nous attarder à une polémique sans objet ». (Source : Vincent Lajoinie : Erik Satie. Editions L’âge de l’homme)

     A comme Analphabète

    Erik Satie

    Voici  "Sports et divertissements" de ce compositeur tant snobé par certains (mais combien acclamé par d’autres), interprétée au piano par Aldo Ciccolini :

     

    Quand à ceux qui ne lui accordent pas le statut de compositeur de musique dite « sérieuse », l’ironie de Satie ne peut que trop bien les conforter dans leur opinion puisque lui-même se moquait souvent de ses propres œuvres ! (Il n’y a qu’à voir les titres qu’il donnait à bon nombre de ses compositions).

    Nous reste alors le public, c'est-à-dire les consommateurs de musique, ceux qui se rendent dans les salles de concert et à l’opéra, ceux aussi qui achètent et qui collectionnent amoureusement les supports d’enregistrements sous quelque forme que ce soit, cette armada d’aficionados qui borde le chemin des artistes vers la célébrité et la fortune. Une foule donc qui paraît-t-il est également composée, en partie tout au moins, d’analphabètes. Musicaux en tout cas. Et peut-être même littéraires ?

    Toujours est-il que selon un auteur anonyme du XXIe siècle « en France, un musicien est un peu comme un écrivain dans un pays d’analphabètes ».

    Amère constatation d’un « oiseau rare » dont le chant ne tomberait que dans des oreilles de sourds?

    Soulignons tout de même l’atténuation du propos par l’insertion de « un peu », signe que sa frustration n’est pas encore totale. N’empêche qu’il faudrait savoir quel genre de « chant » qu’émet cet artiste si cruellement privé d’auditoire, tant il est vrai que bien des auteurs d’œuvres contemporaines (car dans ce cas précis, il  ne peut s’agir que d’un auteur contemporain), dans leur soif systématique de nouvelles formes d’expression, ont tout simplement crée un terrible fossé entre les compositeurs et les consommateurs de musique.

    Et qu’à mon humble avis, cela ressort de la facilité extrême, agrémentée d’un brin d’arrogance, que de réduire tous les mélomanes « non-initiés » au niveau d’analphabètes !

    Mais afin de clore le sujet sur une note plus gaie, laissez-moi vous conter encore la mésaventure aussi désolante que désopilante de Signore « Cinq et cinq font dix » :

    Le ténor italien Giuseppe Fancelli (1833-1887), d’origine modeste, était probablement moins intelligent que les ténors croient généralement être; il n’était pas bon musicien non plus et sa capacité de jeu était sévèrement limitée. Mais il possédait un contre-ut remarquable, et rien que pour cela, beaucoup de choses peuvent lui être pardonnées !

    Mine de rien, Fancelli a chanté le premier Radâmes de la Scala, lors de la création d’ »Aïda » à Milan, le 8 février 1872, sous la direction de Franco Faccio. Et plus tard, à Londres, Alfredo au Covent Garden, puis Edgardo, Elvino, Ernesto, Raoul (Les Huguenots) et Tonio (La fille du régiment) parmi d’autres rôles! Tout de même !

    Et sur scène, il en faisait, des mines. Son surnom était « Cinq et cinq font dix », car il avait l’habitude, dans les moments d’efforts d’interprétation les plus intensifs, de tendre ses deux mains, paumes ouverts, vers le public.

    Or Fancelli a laissé à la postérité son nom dans le livre d’autographes de la Liverpool Philharmonic Society. Il l’a assez bien fait; par contre, il a omis son prénom (ce qui était probablement au-dessus de ses forces) et à la seconde moitié de son nom il a, certainement par inadvertance, laissé choir deux lettres (le c et l’un des l). Hélas, il a encore décidé de rajouter, à son nom, sa propre appréciation de son niveau artistique : Primo tenore assoluto. Mais l’encrier a débordé, la plume a craché, ses doigts faisaient des taches et il n’a jamais réussi à dépasser les trois premières lettres du mot assoluto.

    Voici donc ce qu’il a laissé dans l’album de la société :

    Faneli primo tenore ass

    (A l’intention des non-initiés à la langue de Shakespeare, j’aimerais signaler que le terme ass a de nombreuses significations, aussi peu flatteuses les unes que les autres. Entre autres il désigne un crétin, ou plus vulgairement encore un cul. Mais rien, absolument rien ne nous permets de supposer que Fancelli, manifestement trop stressé à ce moment-là, ait saisi la finesse extrême de ce calembour auquel il venait de donner naissance). (Source: Opera Anecdotes de Ethan Mordden, Oxford University Press + law-guy.com/dummygod)

    A bientôt.


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